Une Voie: Shaolin Nei Gong 少林内功

Les propos qui vont suivre sont ceux d’un étudiant et en aucun cas n’ont valeur de vérité générale ou de conseils de pratique. Ils sont les considérations issues d’une pratique: ainsi, ils sont autant découvertes qu’errements.


Tout pouvoir humain est composé de patience et de temps. 

– Honoré de Balzac. 

Voici le Nèigōng de Shàolín 少林内功.
J’ai découvert cet exercice dans le cadre de mes études en médecine traditionnelle, l’objectif étant de développer aisance et efficacité en terme de techniques manuelles.
Au delà du médical, la pratique du Nèigōng a pris une forte place dans mon existence en tant qu’étude intime du fonctionnement vivant.
C’est une source sans fin d’expérience.

Vérité(s) relative(s)

Le Nèigōng semble trouver ses origines au cœur des pratiques spirituelles primitives orientales et l’on ne sait pas vraiment d’où il vient ni quand on peut clairement estimer son apparition.

Il est facile de lui forger une légende et de lui donner une consistance mythique.
Ceci dit, sa provenance historique reste floue: on sait que les traditions chamaniques archaïques pratiquées dans le nord de la Chine comprenaient des danses rituelles où respiration et mouvements se coordonnent.
Certains prêtent au Nèigōng des origines extérieures à la Chine (citons l’Inde plurimillénaire): selon les points de vues, les sources divergent et c’est là que s’arrêtent mes connaissances.

On trouve une trace historique d’exercices physiques de santé dans des rouleaux mis à jour sur le site archéologique de MǎWángduī 堆. Il décrirait par l’image des techniques de dǎoyǐn 引, précurseur de l’actuel Qìgōng. On sait donc que la pratique physique à portée médicale était déjà structurée, il y a de cela 2200 ans. 

Daoyin genuine
Vestiges

Quant au monastère Shàolín de SōngShān, qui ne connaît pas le nom?
Je n’irai pas ici faire un long descriptif, simplement exprimer ma grande difficulté de séparer le fait du mythe, dans le cadre d’une étude objective. Le nom est plus que célèbre, il est légendaire pour tous les concernés. Ceci dit, il draine derrière lui de nombreuses histoires, agréables à l’oreille mais souvent difficiles à exploiter.
On sait que le monastère fut créé au 5è siècle de notre ère pour la promotion du bouddhisme Theravāda. Une forte activité de traduction de textes religieux lui est attribuée, notamment en pāli, la plupart des premiers textes bouddhiques ayant été écrit dans cette langue. Si son association aux arts martiaux est attestée, l’origine de cette association reste incertaine. On parle bien sûr de Boddhidharma, personnage légendaire, vraisemblablement perse, venu apporter du neuf dans l’enseignement bouddhiste et la vie quotidienne de la communauté des moines locaux..
Certains parlent du monastère comme d’une “centrale d’échange” à un moment de son histoire où l’asile politique était fréquent, ce qui aurait profité sur la plan militaire aux moines, par un import technique, spirituel, idéologique (les arts martiaux, le taoisme, le confucianisme, venus se mélanger au bouddhisme, ce qui donnera d’une part le bouddhisme Chán  et la célèbre “Main de Shàolín).
Pourquoi pas? Ceci dit, on peut garder en tête que les arts militaires en Chine sont antérieurement datés à Shàolín, et qu’ils s’étaient développés depuis longtemps pour servir l’activité politique et sociale du pays.

J’ai pu apprendre qu’il existe de nombreuses séquences, constituant la totalité du Nèigōng de Shàolín, pris au sens large. Ce que l’on a pu me dire sur celle ci présentée, c’est qu’elle se rapproche plus du Xi Sui Jing que du Yi Jin Jing. Plus la moelle que les tendons..
Cette information reste personnellement à détailler.

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Que veux dire Nèigōng ?
Un “travail bien fait à l’intérieur”… ? Je ne suis pas chinois, et autant dire que je ne cherche pas à imiter un chinois en Chine. De ce fait, pour l’instant, les termes et les interprétations des termes “décorent ma pièce ” plus qu’ils ne la “meublent”. Pas assez de lien culturel, pas assez de recul.
Les provenances étant diverses, les pratiques et les conceptions de base le sont aussi.
Je me suis amusé à poser la question des origines du Nei Gong à plusieurs pratiquants venant d’horizons différents, et à chaque fois la réponse a été différente, bien qu’il existe des étapes incontournables (le bouddhisme, le taoisme, l’Inde, le chamanisme etc).  

Depuis cette expérience, j’y accorde moins d’attention et laisse le débat des provenances courir les champs. Reste alors la pratique, son apport essentiel et ses vertus au centre de mon vécu propre.

Revenons à la forme.

Le roi se lève de son trône

Structure

La séquence se compose d’un cœur de sept mouvements auxquels ont été ajoutées trois mouvements complémentaires. L’objectif de leur pratique, présenté dans le livre de Tom Bisio et Frank Butler s’intitule “renforcement des mains, des tendons et des tissus conjonctifs”. Cela semble a priori spécialisé, mais on se rend compte progressivement que derrière les notions de “tendons”/”tissus conjonctifs” et de “mains”, il y a une remise en cause générale de la posture et une exploration subtile de tout le corps.

La nomenclature est écrite ici sans recherche aucune, dans la traduction française instaurée.

Corpus principal
“Le roi se lève de son trône”
“Pousser huit chevaux en avant”
“Tirer neuf bœufs en arrière”
“Le souverain lève le trépied”
“Tirer neuf buffles par la queue”
“Le vent fait osciller la feuille de lotus”
“Le dragon noir entre dans la grotte”

Mouvements complémentaires
“Le tigre couché bondit sur sa proie”
“Tenir/Embrasser la Lune”
“Pousser la Montagne”

Je l’ai mémorisé et m’y suis adonné régulièrement. J’ai cherché à ne pas saturer ma pratique et à bien apprécier chaque séance, cherchant ce que je ressentais comme essentiel: détente, sensibilité, coordination entre mouvement et respiration.

Chaque mouvement a eu son point de départ sur mon corps, certains ont trouvé leur chemin -et progressent toujours- plus facilement que d’autres. Comme un réseau, j’ai d’abord ressenti leurs bienfaits un par un, puis désormais ils se combinent dans l’enchaînement. C’est un phénomène assez complémentaire, entre approfondissement d’une posture et bienfaits synergiques.
D’après le retour que j’ai des participants avec qui je pratique, il n’existe clairement pas de standard de progression: chacun a sa manière d’intégrer et chacun éprouve ses difficultés propres.

Pousser huit chevaux vers l'avant.jpg

Retours… et allers

 Renforcement des mains, des tendons et des tissus conjonctifs.

Au tout début, j’avais lu cet intitulé de la séquence entière en prenant au mot ses auteurs. J’avais considéré que l’ensemble des mouvements travaillaient spécifiquement sur les mains et la partie haute du corps. Je ne comprenais donc pas clairement pourquoi l’enchaînement avait pour ambition de reconditionner et d’ordonner les axes structurels du praticien. Avec un léger recul, je peux ressentir désormais que le Shàolín Nèigōng possède une portée générale.
Durant chaque séance, j’ai pu remarquer combien un seul mouvement induit une coordination entière du corps. C’est peut-être l’une des spécificités de l’exercice en matière de ressenti: il permet par la gestuelle de se figurer la réalité constante de l’unité du corps, à travers les grands axes structurels et les chaînes musculaires qui animent tout mouvement, des plus grands muscles les plus externes aux zones les plus profondes, proches des articulations et ensembles d’aponévroses.

Le système neuro -musculo-squelettique est brassé, “pétri” à l’aune de la détente et du mouvement. On sent clairement le sang affluer le long de fourmillements erratiques, dans des zones jusqu’ici “perdues” en terme de sensibilité et parfois même, une sensation aigüe de “rupture” survient dans une zone articulaire, comme si le pan entier d’un immense iceberg s’effondrait, pour retourner à l’état liquide..
Difficile de ne pas se jeter dans des métaphores pour résumer ces sensations…  cependant, elles peuvent au départ étonner. Dans un deuxième temps, on prend l’habitude de ces évolutions, elles deviennent des sortes de mesure de l’état général du corps.
Autant dire que je ne me suis pas épargné…

Tout cela est venu peu à peu, au fur et à mesure que le relâchement des tensions s’effectue par un déroulement régulier et léger, naturellement rythmé par la respiration.

La pratique n’est pas non plus qu’un “retour aux sources”. Suivre ce que je ressens et en faire part à mes professeurs m’a aidé à révéler des “nouveautés” fonctionnelles en moi, peut-être inconnues ou bien si profondément perdues qu’elles me paraissent encore comme autant de terres inexplorées. La conscience du corps change à l’aune de ce travail régulier: d’un “tout-vague”, on dialogue alors avec un système très varié, rempli de sens et de mouvements.

Tirer neuf boeufs vers l'arrière

Variations sur les saisons

L’intensité de l’exercice comme son emploi ont varié jusqu’à présent avec les saisons de manière très naturelle. Si dans la période chaude, j’avais laissé la pratique “filer comme un ligne”, revenant à elle discrètement après des exercices plus dynamiques, elle est devenue en cette période d’hiver et de fin d’hiver, une compagne quotidienne.

L’hiver, période des liquides et des os, période du Yin, me guide alors vers la “moelle” de ma pratique, à la découverte de ce qui est le plus essentiel, dans une austérité à l’image des paysages désolés -bien que magnifiques- à ma fenêtre.
C’est, selon ce que je peux dire, un exercice qui convient fortement aux périodes immobiles, où l’on revient à des fonctionnements premiers.

Le souverain soulève le trépied 2

Bénéfices

Au début, prendre la forme, mais à la fin, tout doit partir d’un état naturel.
– Préceptes directeurs du Karatedô

Ayant une petite expérience du massage, j’avais compris l’importance d’obtenir à travers la forme de corps (structurelle, posturale), un effet au moins égal voir supérieur à ce que l’on pouvait obtenir “en force”, signe que la coordination se faisait et que la “qualité” du geste équilibrait la “quantité” délivrée, toujours disponible mais donc moins sollicitée.
C’est l’une des vertus de cet exercice où respiration, mouvement et postures se complètent et s’influencent les uns aux autres.

Pratiquant régulièrement les arts martiaux, j’avais pu comprendre à travers l’exemple de plusieurs professeurs l’importance d’une pratique externe qui ne dépend exclusivement pas de la force physique ou d’un quelconque aspect “quantitatif”. Le quantitatif sert principalement le qualitatif: c’est ce dernier qui s’intègre à soi, défend cette intégrité et finalement aide au quotidien.

En laissant faire la légèreté et le ressenti comme guides, j’ai découvert un monde profond qui sous-tend toutes mes actions quotidiennes et toutes mes interactions.
Le Nèigōng influence autant ma perception intime que ma manière d’aborder tous mes échanges avec l’environnement.

Le Vent fait osciller la fleur de Lotus

Dans ma pratique clinique, la posture optimisée par le Nèigōng économise mon “énergie” et libère ma concentration, me permettant une attention globale, plus vaste et plus fine. Elle soutient mes mouvements et renforce ma connexion avec le patient, non seulement en médecine manuelle, mais aussi dans l’usage nécessairement fin de l’acupuncture.

La pratique régulière optimise la proprioception qui fonctionne comme un miroir et me donne des possibilités nouvelles de ressenti. Les chemins subtils de la contraction et de la décontraction, les mouvements fins de la biodynamique interne deviennent plus accessibles directement, à travers le diagnostic palpatoire et le massage médical (Tuīnáqui deviennent simultanément outil diagnostique et thérapeutique.

 

Le Tigre Couché bondit sur sa proie

Conscience et Métaphysique

Fascinante est la cohérence de l’apprentissage traditionnel, qui transfère ses vertus à travers tous les domaines.
Fascinants sont les enseignements simples qui s’adaptent à toute forme utilisée.
Quel plaisir que de “porter” son art autant que lui nous porte…

C’est déjà pour moi, jeune praticien, la source d’un grand enthousiasme, la promesse de belles choses à venir.

La compréhension du mouvement, qu’il soit interne ou externe s’améliore quand le praticien se fait aussi pratiquant, utilisant son corps comme un espace d’apprentissage et de compréhension, trouvant dans le Nèigōng les racines d’une appréciation du Qì.

Le Dragon Noir entre dans la grotte

Le , ce mot si grand, si petit… Derrière les milles facettes connues, les errements, les approximations, reste cette idée évolutive, cette notion de changement qui reste la source de la santé comme de la maladie.
J’apprécie le Qì non pas par la preuve objective, mais par ce que je ressens. Ce que je ressens en moi, ce que je ressens en l’autre. Une vérité très relative, pourtant paradoxalement la source d’un immense outil d’interaction de soin, de conscience, quand le “je” s’efface derrière le “souffle”. Les effets, eux, sont objectifs, ils dépassent ma sphère d’influence pour se reporter sur le patient, dépasse sa sphère pour se reporter sur d’autres.

“La vérité, c’est difficile, car elle est toujours relative”, c’est ce que m’avait dit un de mes professeurs. Dans cet état d’esprit, où est le vrai, ou bien la sécurité d’un “vrai-invariant”? Est-ce que cela existe en ce monde?

Ce que je sais, c’est que ces questions ne troublent pas ma main, quand j’oeuvre au Nèigōng, comme à mon métier.


Corollaires:

Sur le Tuīná et son aspect polymorphe: un article écrit sur le médecine manuelle chinoise.
SanQi, association où j’ai appris la forme de NeiGong que je pratique.
Zheng Gu Tui Na, le livre de Tom Bisio & Frank Butler d’où sont tirés les photos ci-dessus, tous droits réservés.
Un commentaire à chaud de ce livre.

Bonne lecture!

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