Finalement, je suis tombé sur un livre qui m’a rappelé des souvenirs, d’une époque où je “papillonnais” dans les “méandres” de la spiritualité, cherchant une voie qui me conviendrait.
A l’époque, un grand pratiquant en karatedô, Henry Plée, avait présenté dans ses chroniques les étapes pour dompter l’éléphant, présent dans le bouddhiste tibétain.
J’y avais trouvé du sens et un encouragement à la pratique spirituelle, une spiritualité qui ne s’envolait pas, au contraire: elle s’intégrait clairement et pleinement au quotidien, mettant l’homme au centre du sujet. L’homme comme un éternel enfant, renfermant en lui un immense potentiel difficile à révéler, difficile à trouver, difficile à chercher, à exprimer…
J’ai pu retrouver ces étapes de l’éléphant dans le livre de Catherine Despeux, Les chemins de l’Éveil. Le livre est beau dans sa simplicité et sa sobriété.
En dehors de l’allégorie de l’éléphant, d’autres versions sont présentées, dont le “dressage du cheval”, une version (vision?) taoïste de la progression spirituelle, et il présente plusieurs poèmes assez jolis et inspirants. Le logo est un de ces passages commentés de ce texte: je l’ai trouvé assez sobre et élégant, représentant poétiquement quelques aspirations ainsi que quelques aspects clés de ma recherche et de mes tendances.
Devant la montagne escarpée, le pâtre est libre et heureux,
Je parcours livres et poèmes sans voir passer les ans.
La nature propre est Vacuité, nul besoin d’attraper le cheval qui est la pensée.
Le mobile est oublié, le singe qu’est la conscience est maîtrisé,
À cette étape du travail intérieur, la nature propre est saisie et fixée,
Le sommeil est sans trouble, les pensées ne fatiguent plus,
Les huit Purs sont mûs selon la théorie du cycle.
Si l’on s’adapte à l’éternel, et si on l’utilise au moment propice, il y a retournement du constant et du variable.

“Devant la montagne escarpée, le pâtre est libre et heureux”
Heureux semble l’homme qui, au delà de chercher une nature, trouve la Nature en lui. C’est un de mes objectifs de vie, c’est à dire que c’est ce que j’aime apprécier au quotidien. La nature n’implique cependant pas uniquement un endroit sans les hommes, en dehors du “monde”. C’est en fait, de me rendre capable de voir le mouvement de la nature en toutes choses.
Évidemment, je n’y arrive pas! “La montagne est escarpée”, comme la vie, car je n’ai jamais eu envie d’oublier, depuis mon confort, la relative violence présente dans ce monde, sauvage, naturel.
“Je parcours livres et poèmes sans voir passer les ans”
La littérature et la poésie sont à mes yeux une expression de l’esprit et de l’âme. J’ai appris les lettres pour trouver du sens, puis avec le temps, j’ai été plus intéressé par le fait de communiquer, d’exprimer par la forme qu’est le langage.
Parcourir les livres et poèmes, c’est apprécier toutes les facettes du langage. C’est développer un savoir-faire qui permet de faire valoir l’esprit et la conscience. Un remède efficace contre l’excès de violence.
“La nature propre est Vacuité, nul besoin d’attraper le cheval qui est la pensée”
On m’a un jour expliqué que les indiens ont coutume de dire qu’un problème n’en est déjà plus un, dès qu’on cesse de le considérer comme tel. C’est il me semble de même pour le mental: l’idée même de le considérer comme une ennemi accentue la raideur et la tension qu’il confère à celui qui s’y oppose. L’harmonie du corps, du coeur et du mental forme l’esprit, le Shen multiforme. Être vide, c’est se libérer d’une identité rigide, c’est apprendre à stabiliser cette vision d’au-delà, accepter la rigidité même dans la vie.
Ainsi, trouver le “vide”, c’est accepter sincèrement toutes les facettes de la personnalité. Soi est le vide: voilà une méditation qui fait partie de ma vie.
“Le mobile est oublié, le singe qu’est la conscience est maîtrisé”
Le singe représente l’instabilité et la versatilité. Une conscience instable, c’est un esprit qui n’est pas enraciné. S’enraciner, c’est trouver en soi, par une pratique régulière, une connexion authentique avec le présent. Souvent je “chute”, me perdant dans tout ce que je fais. La chute est l’occasion d’un rappel vers les cimes d’une montagne escarpée. Le “mobile”, ou plutôt “l’instable” s’oublie ceci dit, dans des moments sans mots. J’apprécie alors ce vide, ce silence, qui m’offre une perception bien plus large que toute idéologie.
“À cette étape du travail intérieur, la nature propre est saisie et fixée,
Le sommeil est sans trouble, les pensées ne fatiguent plus”
L’intégrité, c’est savoir être ce que l’on est et seulement cela. C’est loin d’être facile, car de nombreux événements remettent en cause cette ligne de conduite. Trouver sa nature propre et la garder n’est pas une affaire de raideur d’esprit, mais de trouver une nature dynamique, qui évolue sans cesse. Ce n’est pas simplement qu’un gain chez moi, mais aussi une série longue de deuils, de choix, le long de la rive.
“Les huit Purs sont mûs selon la théorie du cycle”
J’apprécie le mouvement de la nature, et dans des moments contemplatifs, j’entr’aperçois un va-et-vient permanent, similaire à la pulsation cardiaque. Ce va-et-vient s’exprime de façon cyclique. La Chine dit que huit phases se suivent dans ce cycle éternel.
Huit nuances perceptibles, à l’image des 八卦, les huit trigrammes du 易經, livre du changement.
J’aperçois aussi dans les phénomène naturels, l’expression des 5 phases de la nature -W五行 –symbolisées par le cycle éternel du Feu 火, de la Terre 土, du Métal 金, de l’Eau 水 et du Bois 木.
La théorie du cycle, c’est donc l’expression d’une roue éternelle qui nous dépasse, et qui rend nos actes nécessaires mais pas particulièrement plus importants, nous laissant cette sensation douce-amère de solitude et de responsabilité. Ainsi sont les choses!
“Si l’on s’adapte à l’éternel, et si on l’utilise au moment propice, il y a retournement du constant et du variable”
S’adapter à l’éternel… il n’y a qu’une interprétation qui ici me touche.
L’éternel, c’est le mouvement même de la vie, à laquelle j’appartiens. Alors, peut-être que m’adapter à l’éternel, c’est ne faire qu’un avec le mouvement du monde, à mon échelle, dans ma forme humaine, le long de la vie. C’est réaliser une vie proche de ce mouvement, une vie respectueuse de ce mouvement, histoire de vivre libre et heureux.
À l’image des techniques répétées sans relâche dans les arts martiaux, les assauts qui mènent à des moments de purs lâcher-prise, où l’esprit est un, centré et sans attaches.
Les coureurs appellent cela, la” zone”, le christianisme, un “instant de grâce”, l’Inde appelle cela Turīya. Autant de perceptions du même sujet, dans la sphère..
Et que cet état ne soit pas une illusion haut-perchée, mais l’expression d’une réalisation, reliant le Ciel et la Terre, non pas une fuite illusoire.
Pour cela, je vais voir mes pairs et résonne à leurs conseils. J’y forge mon écoute et mon discernement, découvrant par leur présence que personne ne peut cheminer vraiment seul en ce monde complémentaire.
Utiliser l’éternel… C’est utiliser le monde et soi-même de la façon la plus juste possible. Ce n’est pas pour moi une chose aisée. Mais l’exemple des autres et la voie elle-même me suffisent. C’est une progression sans-fin, comme une danse, plus apaisée désormais peut-être, moins méfiante et par là plus tolérante.
Je continue.
Corollaires:
Le livre de Catherine Despeux, Les chemins de l’Éveil, aux éditions l’Asiathèque.
Un article d’Erwan Kloareg sur sa rencontre avec Henry Plée (1923-2014) qui exprime bien mieux que je ne pourrais le dire, le respect intuitif et finalement objectif que j’ai pu avoir pour ce grand monsieur, assez “riche” pour donner à tous. Encore, je le remercie.
