Visages de la Médecine Chinoise: Pascal

J’ai rencontré Pascal Jauffret il y a deux ans.
Suite aux conseils d’Alain Koreneff, je me rends au Beausset pour approfondir et formaliser le TuiNa Classique et le Zheng Gu que j’avais pu approcher et apprendre.
Je passe alors la porte de la maison des arts pour y trouver une ambiance unique, mélange de pratique passionnée et d’une certaine douceur de vivre.
Pascal Jauffret est un homme toujours souriant, qui va dans la vie avec une puissante énergie. J’ai eu le plaisir de découvrir en lui la liberté et la compétence d’un individu intègre, le recul et l’ouverture d’un homme conscient. Autour de lui s’animent des personnalités diverses, signe de sa capacité d’accueil et d’une ouverture du cœur qu’il a développé à travers ses expériences.
Sur de nombreux aspects Pascal est un “homme qui marche” : enraciné dans le réel, explorant les choses et les événements. La légèreté de son fonctionnement est fondée sur une grande expérience, son regard en dit long sur sa vivacité de compréhension et la perception pénétrante de ce qui l’entoure.
Sa pratique médicale est à l’image de ce qu’il est : résolument pragmatique, sans fioriture aucune. Adhérant au réel par une acceptation décomplexée.
En tant que formateur, il donne énormément. En échange, il prend la liberté d’appuyer là où ça ne va pas, toujours avec cette bienveillance vigoureuse qui fait que l’on comprend vite que tout est dit pour notre propre bien, au nom d’un bon sens inestimable.
C’est toujours avec sympathie et avec le plus grand naturel que l’on a pu discuter sur de nombreux sujets. Et c’est dans le même élan qu’il a accepté d’être interviewé.
Rencontre avec un individu rayonnant.

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Introduction

Pascal, peux tu te présenter?

Je m’appelle Pascal Jauffret, je viens du Québec où j’ai étudié l’acupuncture à Montréal, dans le programme du Collège de Rosemont.
Je suis venu m’installer en France il y a une petite dizaine d’années où j’ai ouvert un cabinet et je me suis mis à étudier pas mal avec plusieurs personnes, nommément Tom Bisio et Frank Butler de New York. J’y ai complété tout un cursus en Zheng Gu Tui Na, acupuncture orthopédique, l’application de pharmacopée externe, etc. J’ai aussi étudié de façon assez longue avec monsieur Philippe Sionneau, pour qui j’ai enseigné dans le cadre de son master d’acupuncture, qu’il appelle aujourd’hui “formation supérieure en acupuncture”.
Depuis, dans le cadre de l’association San Qi que j’ai créé avec mon épouse Anna, je fais intervenir divers spécialistes ; je collabore encore aujourd’hui avec Tom Bisio.

La culture chinoise et toi, ça commence comment ?

Ça commence avec ma mère, qui m’emmène consulter un acupuncteur ; elle habitait San Francisco et j’avais 17 ans. Parallèlement à cela, une année après j’ai rencontré mon premier professeur en arts internes avec qui je suis resté une dizaine d’années, dans un cadre hors-école, semi-privé.
J’ai étudié avec lui, chez lui : il m’a enseigné des aspects de méditation, de Dao Yin, de Qi Gong, de Taijiquan, et d’autres perspectives martiales comme l’Aïkido.
À travers cela, je me suis intéressé au massage: j’ai commencé son apprentissage dans le cadre de ma formation en arts martiaux. J’ai de suite après fait une formation en massage suédois, que je n’ai pas vraiment utilisé professionnellement : j’étais éducateur de rue à cette époque. À la fin de ma carrière d’éducateur, je suis entré au Collège de Rosemont.

C’est donc le massage et cet environnement martial qui t’a amené à la médecine chinoise ?

Sans aucun doute:
Le contact avec les arts martiaux est ce qui m’a fait m’asseoir sur un coussin de méditation, ce qui m’a permis de faire de la médecine, du Qi Gong.
Mon contexte professionnel d’alors, c’était d’être intervenant avec les jeunes sur la rue. Ma spécialité, c’était la prévention de drogue et la prostitution chez les mineurs. Je travaillais directement dehors, je prenais un sac à dos et je faisais mon intervention dans l’environnement naturel des jeunes. C’était dans un grand centre urbain d’Amérique du Nord, deux millions de personnes, une ville portuaire: cela veut dire la mafia, la drogue, la violence.
C’était un beau métier, mais il est très difficile à vivre dans la durée.
Du coup, la médecine chinoise a été un moyen de continuer à contribuer à la collectivité et de rester dans le domaine humain par l’intermédiaire d’outils qui correspondaient à mes passions personnelles: la pratique du Bagua Zhang, du XingYi Quan, du Nei Gong, du Taijiquan, du Qi gong, de la méditation, du massage…
J’ai trouvé que c’était une belle façon d’insérer mes passions dans un cadre professionnel tout en continuant d’opérer une action qui n’est plus résolument sociale, mais de l’ordre du relationnel en tout cas.

Qu’est-ce qui t’a fait passer la barrière de la professionnalisation ?

J’ai passé un diplôme d’état : dans mon pays, l’acupuncture débouche sur un diplôme d’État. C’est comme si tu faisais une formation en kinésithérapie ou soins infirmiers : quand tu sors, tu es formé pour ça. Vers la fin de la formation, tu fais un an de clinicat : j’ai soigné des patients pendant un an avant de passer un examen national et le patient paie la clinique-école pour la consultation. Tu es donc déjà mis dans le bain de la professionnalisation, reconnu par ceux qui te supervisent durant ces moments.
C’est cette formation continue qui m’a permis mon départ professionnel, mes premiers outils cliniques et la base théorique pour les comprendre.
A la fin de cette formation de base, je suis allé faire un stage en Chine et j’y ai reçu mon initiation en TuiNa. J’ai ensuite intégré plusieurs formations en Qi Gong. Parallèlement à cela, j’ai commencé à étudier le massage médical avec Tom Bisio et Frank Butler: c’était lors de mon arrivée en France, en 2007. A partir de 2009, j’ai étudié l’acupuncture avec Philippe Sionneau.
Ma formation de base était exceptionnelle : elle était fluide, complète. Ceci dit, une grande part de ce que j’utilise aujourd’hui et ma compréhension actuelle de la médecine proviennent des formations que j’ai suivi dans un deuxième temps.

 

Gun Fa Pascal
Tuina: Traitement par le canal de la Vésicule Biliaire

Qu’est ce qui te motive le plus en ce moment?

Je pense qu’il existe une tendance presque généralisée où la plupart des gens prennent pour exemple le cheminement d’individus s’étant absorbés dans une seule spécialité thérapeutique.
On peut prendre l’exemple de disciplines montantes en médecine chinoise, comme l’aide à la procréation ou la poncture musculo-squelettique. Il reste cette notion de “généraliste” qui n’est pas vraiment cultivée ou mise en valeur actuellement.
Ma plus grande préoccupation aujourd’hui c’est d’être le meilleur généraliste possible: être capable de travailler autant dans le domaine des techniques externes de la médecine chinoise -incluant le Tuina, le Zheng Gu (normalisation osseuse), l’acupuncture- que dans l’approche de la pharmacopée, l’utilisation des exercices de Qi Gong pour la rééducation fonctionnelle etc.
Cela correspond à ma réalité en cabinet, à la patientèle qui me consulte et la communauté dans laquelle je vis: j’habite dans un village, en dehors des grands centres urbains et on vient me voir pour de nombreux sujets. Ma compétence est au service de ma communauté : si je me restreins aux douleurs musculo-squelettiques, au Tui Na et aux techniques orthopédiques, cela m’enlève des outils thérapeutiques que je n’ai pas envie de m’enlever.
J’aime développer cet aspect global en médecine chinoise, c’est ce à quoi je me consacre actuellement.
C’est mon plaisir actuel en tant que praticien: intégrer tout ce que j’ai appris pour un seul patient, dans une séance. Tirer sur tous les fils que je connais pour aider le patient : je trouve ça trop cool, un grand bonheur!

Cette condition de généraliste, tu la décrirais comment?

Aujourd’hui, je n’aborde plus un patient en me disant “une modalité thérapeutique, un patient, un problème” mais plutôt “un patient, de nombreuses modalités thérapeutiques: quelle est sa demande première? “. Non pas “quelle est mon observation première?” mais “Quelle est sa demande première?”: sachant que mon observation ne sera souvent pas la sienne. Du coup, je vais négocier avec le patient ce qui va suivre et je mets en place un schéma, un parcours thérapeutique possible. J’ai des habitudes comme tout le monde, mais je peux les changer totalement pour certains patients.
Pour exemple: il y a quelques années, j’avais moins d’outils dans mon “arsenal” et quand quelqu’un venait pour de l’arthrose, j’avais tendance à faire beaucoup de massages. Avec pour résultat que la personne avait plus de douleur au lendemain. Les tissus étaient tellement imbriqués, durs, stagnants que la première étape n’étaient pas de toucher fortement la zone. Donc mon massage est devenu plus léger et je complète désormais l’action avec une application de pharmacopée externe -des liniments, des gao– pour amener de l’énergie et du sang dans la région pour régénérer les tissus. Si le sang afflue, que le Qi circule, cela va se détendre.
Je vais alors utiliser l’acupuncture, peut être des approches en Zang Fu Tui Na où je vais travailler spécifiquement sur les tissus, les fascia, détendre les grandes structures.
Quand je vais avoir accès à plus de mobilité, je vais alors peut être rentrer plus dans les tissus avec mes mains, mais à ce moment là seulement.
Quand tu veux aborder un patient à travers de nombreuses modalités thérapeutiques, tu en trouveras toujours une qui sera dominante , pour une condition x dans un moment y.
Pour chaque situation tu vois une sélection se faire, l’apparition d’outils prioritaires et d’outils qui viennent en support des premiers.

Ce qui en sort, c’est une certaine fluidité dans la démarche..

Énormément et surtout une notion pragmatique: quel est l’outil le plus efficace pour chaque situation?

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Détente / Normalisation du fascia plantaire

 

Comment tu définirais l’avantage de cet aspect général par rapport à une spécialisation?

Le spécialiste est apte et compétent dans un champ de pratique fortement restreint, et c’est son objectif d’être le meilleur dans une petite sphère. Le généraliste a l’avantage d’avoir une panoplie tellement large d’outils qu’il est capable de faire face à bien plus de situations. Mon objectif est la prise en charge globale du patient: il peut venir et n’avoir pas de demande claire. Je vais faire le tour de ce qu’il est et trouver un moyen d’impacter positivement sa santé. Une fois de plus, cela correspond à mon mandat social: on ne me demande pas dans mon village d’être un spécialiste.
Un de mes profs, Frank Butler se rappelait de son professeur quand il disait: “je veux être un hôpital sur pieds”. C’est ambitieux, mais je pense que cela correspond plus à l’image d’un petit dispensaire au fin fond de la Chine il y a 1500 ans, et du type de demande que l’on pouvait faire à ce praticien d’alors, plutôt que les pratiques de médecine chinoise que je peux constater aujourd’hui, quand je vois des praticiens qui construisent leur acupuncture que sur du psy par exemple: stress, anxiété, dépression. C’est bien, mais cela me semble limité.
Jusqu’à présent, j’ai fait toutes ces études et je continue mes formations pour pouvoir contribuer au mieux être des gens. Je le faisais socialement dans mon ancien métier, je le fais maintenant à travers la médecine chinoise.
Quand on vient me voir et que je sais suite à la demande que je ne pourrai rien faire, ça ne me fais pas tellement plaisir: j’œuvre donc pour être capable de répondre.
Ça a certainement une limite, mais c’est le chemin que j’ai choisi.

Tu peux me citer quelques uns de tes professeurs?

Déjà les professeurs du département de médecine chinoise au Collège de Rosemont, Québec.
Aujourd’hui, mon professeur principal est Tom Bisio. J’ai également étudié avec Frank Butler qui fut son partenaire dans le cadre du Zheng Gu Tui Na, mais Tom Bisio reste mon influence majeure. Une autre personne ayant eu un impact important sur ma vie, bien que je n’aie pas étudié la médecine avec lui, est Gérard Edde qui m’a permis de prendre contact avec l’héritage taoïste chinois, notamment pour la médecine et les arts internes.
Pour tout ce qui concerne ma conception de l’acupuncture, de la sinologie, un autre pan de la culture chinoise, ce fut Philippe Sionneau.
Avec Tom, j’apprends l’expérience directe avec la Chine, la culture chinoise et les arts chinois de façon très intégrée. Avec Philippe, j’ai abordé les choses de façon plus intellectuelle: c’est quelqu’un qui possède une nature plus intellectuelle, il part des livres plutôt que des profs, alors que Tom part des profs pour aller vers les livres. Pourtant Tom lit énormément de livres et traduit beaucoup de livres en chinois. Ceci dit, ce que je retiens d’eux c’est que Tom est vraiment mon professeur dans la pratique, dans comment sentir les choses. Philippe fut mon professeur dans comment réfléchir certaines fois les choses.
C’est un peu les trois professeurs principaux que j’ai eu.

En tant qu’étudiant, quelles ont été tes plus grandes difficultés dans ton parcours?

L’étude… je suis quelqu’un qui aime l’action et la médecine chinoise demande une part simple de rétention et de mémorisation. Cela a été difficile d’accepter que ce processus d’apprentissage, de rigueur était nécessaire pour développer une compétence. Encore aujourd’hui, c’est ma plus grande faiblesse: si j’étais un bosseur rigoureux dans l’étude, je pense que je serais deux fois meilleur que je ne le suis.
Après, on est ce qu’on est: on peut se battre avec, chercher un peu plus d’équilibre… on garde sa nature au fond.

Et quelle a été ta plus grande difficulté en tant que praticien à ce jour?

…. C’est de rester équilibré. Tu vois, même si j’ai enseigné l’acupuncture, j’estime que j’ai encore beaucoup de choses à apprendre. Être à l’écoute, en harmonie, ne pas en faire trop: c’est vraiment pour moi ma plus grande difficulté, ne pas en faire trop.

Est ce que tu penses avoir changé de technique et de pratique au cours des années?

Depuis le début, tout le temps. Ma pratique ne s’immobilise jamais, elle se modifie tous les six mois en moyenne, parfois peu et parfois énormément. Des fois, tout change.

Ça ne donne pas le tournis?

Non, parce que même si je reste ouvert aux nouvelles informations, je les confronte en pratique clinique à celles qui sont plus anciennes. C’est cela qui opère un changement et je m’améliore tout le temps.
Cela ne me semble pas logique de m’enfermer dans une pratique qui devient une routine: quand je vois des amis qui ont étudié avec moi, j’observe parfois qu’ils ont développé des champs de spécialisation et qu’ils se sont en même temps mis des “menottes”, coinçés car ils sont désormais la personne qui traite telle pathologie, qui délivre tel système, telle méthode.
Je ne veux jamais être comme ça même si cela peut donner le tournis à certains: en tout cas, ce n’est pas la sensation que j’ai.

Qu’est-ce que le statut de praticien a changé en toi dans ta vie quotidienne?

… Je travaille pour moi plutôt que pour quelqu’un d’autre, j’ai des horaires de jours plutôt que de soir, rien le week-end et mon taux horaire a quintuplé (rires).

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Thérapie Crânio-Sacrée: perception et équilibre du mouvement Respiratoire Primaire

 

Le praticien, face à sa médecine

Quel point de vue tu portes sur le futur de la médecine chinoise en France?

Je pense que la médecine chinoise en France a une assez longue histoire: Soulié de Morant était français: pas allemand ni belge. Je pense que notre rapport avec la Chine est ancien, il y a des liens: je pense à Claude Larre, Matteo Ricci, les jésuites.. cela a beaucoup de valeur.
J’aime la médecine chinoise que j’ai apprise en France, les cours pris avec Philippe Sionneau, le séminaire avec Jean-Marc Eyssalet – un médecin acupuncteur que j’ai trouvé vraiment génial.
Je trouve que les écoles n’offrent pas beaucoup d’heure de formation pour être diplômé, que ce soit pour l’acupuncture, la pharmacopée ou autre.
C’est à mon avis une réalité et une conséquence économique: j’ai suivi au Québec une formation à temps plein pendant trois ans parce que l’école était reconnue et c’était le gouvernement qui payait. Je n’ai rien payé pour ma formation: j’ai été pris sur dossier – ce qui était plus difficile – et j’ai pu accéder à la formation. Cela devrait être la même chose en France: le problème, c’est que cela amènerait moins de thérapeutes, il y aurait moins de place en formation mais une meilleure qualité.
La France ne possède pas un programme reconnu ni clairement encadré sur le plan national, bien que ces dernières années ont vu naître plusieurs initiatives pour la reconnaissance de la médecine chinoise ainsi que sa formation. Malgré ça, le niveau français est bon.
Avec San Qi, j’organise des formations afin de partager le meilleur de ce que j’ai pu apprendre auprès de grands experts.

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Pascal est co-créateur et formateur à San Qi

Dans l’ensemble, je suis assez optimiste sur l’avenir de la MTC en France.
Reste le problème de l’establishment, le côté conservateur de ses institutions, la lourdeur de son administration. C’est valable pour tout ce qui concerne le travail en général.

Tu penses que la médecine chinoise, par rapport au système médical actuel propose une complémentarité?

Il existe de nombreuses imbrications possibles, en terme de complémentarité des deux médecines.
On peut prendre l’exemple d’un AVC: dans le contexte d’une crise déclarée, le patient doit être mis en observation médicale H-24 jusqu’à ce qu’il soit stabilisé. Mais ce serait vraiment bien de pouvoir entrer dans l’hôpital et de pouvoir délivrer une acupuncture en “Réa”sur des personnes encore dans le coma.
D’un autre côté, la médecine chinoise peut être aussi clairement une alternative.
J’ai une patiente dernièrement qui s’est foulé la cheville: elle est allée voir son médecin. Il lui a prescrit des anti-douleurs, anti-inflammatoires et une attelle. Elle m’a appelé plusieurs jours après: “j’ai toujours mal, qu’est-ce que tu peux faire pour moi?”. Comme elle ne m’avait pas contacté de suite, ça changeait la donne. Si elle m’avait appelé de suite, je lui aurais remis la cheville, posé un emplâtre, l’aurais revu deux jours plus tard pour observer l’état les tissus: il n’y aurait pas eu d’attelle ni d’immobilisation. Elle aurait de suite recommencé à marcher et se serait rapidement remis.
La médecine chinoise offre des alternatives que la médecine conventionnelle n’a pas. Peut-être à cause de son expérience plus longue des soins continus pour les pathologies musculo-squelettiques. Elle date pour sa perspective écrite d’au moins 700 avant Jésus Christ: l’histoire de sa médecine manuelle existe depuis plus longtemps. Elle a développé des stratégies parfois plus efficaces.
Après, en fin de compte, il n’y a que la Médecine: chinoise ou non, ce n’est pas important. Ce qui compte, c’est le patient et l’objectif c’est le soin.

Tu évolues dans des environnements d’éducation, de formation: qu’est-ce que tu penses des dernières évolutions en la matière (l’organisation d’un Manuel Qualité, les dernières modifications en terme de diplôme confédéral, les changements de programmes etc)? Plus de structure ou des difficultés en perspective?

En France, on voit qu’il y a un problème de formation pratique et on essaie de le résoudre en donnant plus de formations théoriques. Donc, on répond à une difficulté par une mauvaise solution. On aura beau répéter l’action autant que l’on veut, cela ne changera pas ce fait simple: la qualité des formations n’évoluera pas tant qu’on ne leur attribuera pas une partie clinique; on ne forme pas des praticiens à pratiquer.
Plus de sciences médicales ne va pas donner de meilleurs praticiens. Plus de formation clinique oui, donc plus d’anatomie fonctionnelle, de physiologie fonctionnelle. Créer des ponts entre médecine traditionnelle et médecine conventionnelle est tout aussi fondamental, mais pas en théorie, en pratique oui.
Dans mon association ce que l’on comble, c’est ce manque de formation clinique et d’application. Je pense que l’on va aider de nombreuses personnes à s’installer sans avoir jamais donné un cours purement théorique d’anatomie et de physiologie.

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Traitement de sinusite: poncture de He Gu et expression du Yi pour conduire le Qi

La pratique en Cabinet

Parmi toutes ces modalités de traitement, tu en as une qui revient souvent au quotidien ?

Oui : pratiquement tous mes patients vont recevoir du Tuina, de l’acupuncture. Je vais travailler un peu sur leurs viscères, au minimum sur leur diaphragme. Je ne fais pas tant de moxibustion parce que l’aération dans mon espace est plus compliquée à gérer, sinon j’en ferais souvent.
Je fais un peu de Zheng Gu sur presque tout le monde : pas beaucoup, parce que je ne pense pas qu’il soit bien d’en faire trop. Mais j’ajuste sur des points essentiels.
En général, j’essaie de « varier les plaisirs ».

Tu as des petites habitudes, ou des rituels dans ton travail ?

J’en ai beaucoup. Un de mes rituels est de mettre l’emphase sur l’observation lors de la première séance. J’essaie de savoir ce que l’a personne a avant même qu’elle ne m’en parle. C’est intéressant parce que cela nourrit déjà ton intuition et puis cela éveille tes sens. La vue est un sens que l’on endort tellement à travers la télévision, l’ordinateur, la conduite, la lecture etc : finalement on oublie d’accueillir d’un œil neuf chaque personne qui rentre.
Une autre habitude est de délivrer un Tuina du dos au départ : je trouve que cette position sur le ventre, cette pression sur le visage, les yeux et cette libération de la chaîne du TaiYang et de Du Mai permet de libérer la surface et aide à une circulation vers l’intérieur et la profondeur. Cela va dans le sens de mon objectif qui est de modifier l’équilibre de la personne en dedans.
En voilà deux, mais je dois en avoir plein en fait.

Quels sont pour toi les critères nécessaires pour l’établissement d’une pratique efficace, en cabinet ?

Je peux te dire ce que je constate comme une lacune chez les stagiaires que j’ai eu et pour les élèves qui viennent dans le cadre de mon organisme de formation…
… Je peux te faire part déjà d’une grosse lacune : les gens ont très peu de connaissance d’anatomie et de physiologie occidentale. Cela manque, terriblement d’ailleurs. Donc une mauvaise connaissance de la pathologie et du coup beaucoup de peurs. L’information c’est sécurisant : cela vaut donc la peine de faire l’effort d’apprendre et de l’ajouter à sa pratique clinique.
Un autre élément : les gens ont vraiment besoin de faire une pratique clinique supervisée pour acquérir un minimum d’expérience avant d’être lâchés seuls avec les patients. Sinon, il y a des bêtises, et des bêtises faites par manque d’encadrement, parce qu’on ne leur a pas dit des choses toute simples mais nécessaires. Cela peut limiter la qualité des soins et nuire à la profession en général.
Il est vraiment nécessaire que toute formation inclue cette part de soins supervisés dans laquelle on construit une anamnèse, on suggère des orientations thérapeutiques et on propose une thérapeutique à son chargé de stage. Cela oblige à se mouiller un peu, sinon, tu te retrouves avec des personnes qui dix ans plus tard font tous les jours Zu San Li et Nei Guan et comme seul traitement varié He Gu et Tai Chong... Et ils traitent les gens comme ça toute leur vie.
Cela ne veut pas dire que ce ne sont pas de bonnes combinaisons thérapeutiques. Je veux dire simplement que si tu n’as que cela, tu es rapidement limité. Surtout que l’on vit désormais dans un monde où beaucoup de méthodes se sont popularisées, où on peut avoir accès par exemple à l’acupuncture taïwanaise de Maître Tung et d’autres approches qui ont été promues.
Je trouve que l’approche moderne en acupuncture liée aux neurosciences est très intéressante aussi.
J’ai enseigné à Lyon pour Philippe, et il y avait là-bas un médecin qui vit au Puy-en-Velay et qui est aussi acupuncteur : il m’a amené un livre fait dans les années 50 et 60 et qui était fascinant en terme de rapport entre la science/médecine et l’acupuncture.
Peut-être une dernière chose: je trouve que les praticiens relient peu les signes et symptômes de leur patients à la théorie fondamentale de la médecine chinoise.

On m’avait parlé du livre du Docteur Donald E. Kendall, Dao of Chinese médicine qui aborde une vision croisée des deux médecines… Cela reste de nos jours encore assez discret comme démarche.

Ce n’est pas parce qu’il existe un establishment lié au pouvoir et l’argent autour de la médecine occidentale et la pharmacie que je vais la diaboliser. La médecine, c’est le fait de soigner les gens, sauver des vies, soulager la souffrance : qu’elle soit chinoise, occidentale ou autre, je m’en fous.
Mon idée, c’est de sortir du débat récurrent. J’ai confiance en moi, je sais ce que je vaux et ce que j’arrive à faire. Les médecins de mon village savent ce que je vaux et ce que je sais faire.
Certains ne me réfèrent pas à leurs patient, ce n’est pas leur truc, d’autres se protègent : je comprends très bien et l’on cohabite très bien.
Je pense qu’on peut cohabiter tous ensemble, qu’il y a pas mal de ponts à jeter et que ce jour là, on fera tous fortement avancer la médecine en général.

Vin médicinal
Application locale de Liniment & Acupuncture

Questions ouvertes

On parle souvent du Tao dans de nombreux sujets, médical ou hors médical : mais pour toi, au quotidien, le Tao c’est quoi ? Ça a une présence pour toi ?

Ben, ça a une présence assez forte dans le sens que j’ai un fils que j’ai appelé Tao (rires).
Le Tao.. pour moi ça représente quelque chose de relativement distinct de la médecine.
La théorie médicale chinoise est certainement inspirée par une vision taoïste de la vie, mais les théories ne sont pas toujours concordantes et il me semble qu’on « mange » le Dao à toutes les sauces, un peu comme on le fait pour le zen.
Pour moi, le taoïsme n’est pas quelque chose de virtuel ou théorique : il est avant tout pratique.
C’est une approche basée à 100% sur l’observation de la nature et de ses phénomènes : c’est donc un chemin de « moindre-résistance ». En cela, c’est un principe en résonance avec les traditions anciennes, les cultures indiennes d’Amérique du Nord et du Sud par exemple et je pense que ce ne devait pas être très différent pour les peuplades européennes en leur époque.
C’est une approche pragmatique de la vie : cela consiste à ne pas forcer quand je n’en ai pas besoin, à ne pas résister quand ce n’est pas nécessaire : être là où il faut, quand il le faut. Ce n’est ni une mode, ni un style, ni une marque.
Dao, ça veut dire « le chemin » : tout imparfait que je suis, je cherche à emprunter une voie naturelle sur le plan physique, psychologique, sur le plan familial et dans ma thérapeutique.
Je ne fais pas de médecine chinoise : je suis ce que je suis et à l’intérieur de cela, je pratique une médecine en convergence avec une manière de vivre.
C’est pas juste un job : c’est un super job il faut le dire, mais ce n’est pas juste cela.

Pascal Jauffret
Pascal intervenait en Novembre dernier comme conférencier, lors du Congrès national de la CFMTC. Photo: Ingrid Quan. 

 

Pour les gens qui ont pu t’approcher, on remarque un aspect très optimiste, enjoué dans tout ce que tu fais. Quand je parle avec ceux qui t’ont rencontré, ils parlent de toi comme d’un individu très joyeux.

Ça me fait toujours rire quand on me dit ça.. (rires)

… et que tu leur a communiqué une certaine joie.
La joie dans notre perspective, c’est le feu : est-ce que tu penses que la joie est l’un des objectifs à atteindre généralement ?

Non, je pense que quelque part c’est une fausse route.
Dans la société actuelle, tout est basé sur la notion de consommation, d’argent et de statut social. On se sent généralement heureux de choses un peu « débiles » : on voit des gens heureux de s’être endettés de 40 000 euros pour quatre roues qui vont les amener d’un point A à un point B. Cette notion de joie, elle est « tronquée » dans la société : la charge liée au consumérisme et la production industrielle a fortement teinté la joie. Ce qui fait qu’on va être, en occident, fortement tentés de nous tourner vers des formes très externes de bonheur. Pour moi, il est plus important d’être à la recherche d’innocence, de légèreté.
La joie provient du relâchement de mon cœur, l’appréciation de l’instant présent, des rencontres. Il y a un homme qui s’appelle John Blofeld qui a voyagé en Chine, au Tibet et au Japon avant la révolution culturelle maoïste. Il est allé dans des monastères taoïstes et les moines, les sages, les immortels -appelle les comme tu veux- étaient rigolos, toujours en train de rire. Ils lui jouaient des tours, lui piquaient ses vêtements etc.
Il raconte des événements de grandes cérémonies religieuses au Tibet, des centaines de moines dans d’énormes temples, la cérémonie la plus importante de l’année et tout le monde plié de rire une demi-heure : ensuite ils reprennent le cours des choses.
Actuellement j’enseigne le Qi Gong et je reçois aussi mes patients en cabinet : j’encourage tout le monde à sourire. Juste prendre conscience de cela : souriez, riez, arrêtez le sérieux.
Donc, plutôt que de chercher la joie, il faut chercher à s’alléger, enlever ce qui nous plombe, particulièrement en France.
Je pense que le feu, la chaleur, la joie émergent naturellement si on n’étouffe pas le feu de la vie, qui pour moi proviennent plus de mon jing, de mon mingmen, de mon dantian, de mes réserves profondes. Et si je n’étouffe pas l’expression de mon individualité, de ma personne, de mon expression corporelle, vocale… alors la joie émergera. Avant d’aller vers la joie, il ne faut pas piétiner les étapes qui y mènent.

Pour finir, quels conseils tu donnerais à des étudiants et futurs praticiens en MTC ?

Le premier que je donnerai : le plus vite possible, avant la fin de ta première année d’étude, commence à traiter tes proches. Très légèrement, sur des choses qui ne sont pas compliquées, mais commence à gagner de l’expérience rapidement. C’est facile de voir ce qui est sécurisé de ce qui ne l’est pas, et rapidement toutes les écoles donnent des notions de Tuina à pratiquer, donc vas-y , pratique.
Les étudiants ne pratiquent pas, ils passent généralement leur temps dans les livres. Ils étudient beaucoup de théorie, généralement pas vraiment de pratique et ils veulent en fin d’étude se consacrer à leur pratique : c’est incohérent. Que votre formation corresponde à votre objectif. Pour ceux qui font ces études pour le plaisir ce n’est pas pareil. Mais pour celui qui veut s’installer, il n’y a pas de temps à perdre.
Autre chose : Les écoles sont structurées pour te proposer un cursus de formation de base. Certaines (souvent les meilleures) vont te proposer tout un ensemble de formation hors-cursus : ne fais pas toute tes formations post-diplôme dans l’école où tu as étudié ! Voyage, vois le « monde », va voir ailleurs ce qu’il s’y fait. Et va chercher de l’application pratique.
Prends tes responsabilités et diversifie tes sources d’apprentissage. De nos jours, on est tous privilégiés : il y a moins de matière en français qu’en anglais, mais il y a tant de matières disponibles quand même… C’est un non-sens que de ne pas trouver de formation qui ait du sens. Il faut rester ouvert et pratiquer.

Merci Pascal

Avec grand plaisir !

 


Corollaire

Le Site de l’Association San Qi
Internal Arts International, le site de Tom Bisio
Dragon Céleste, le site de Gérard Edde

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