Kurosawa: quelques retours

J’aime errer dans le mystère de la culture japonaise, dans la finesse de son fonctionnement.
Certains disent qu’il est impossible pour un étranger de comprendre la culture qui n’est pas la sienne. Effectivement, aucun étranger ne peux intégrer les codes et les coutumes du pays qu’il découvre comme l’expérimente un natif.
Ceci dit, le métissage des cultures donne un produit tout aussi beau et loin d’espérer quelque chose d’impossible, c’est de prendre en charge sa propre culture dont il s’agit: en ces temps de mondialisation, quel autre choix sensé (sensible?) m’a-t-il été donné?

Quand je m’adresse au Japon, je ne m’adresse pas à lui depuis une vue générale: la généralité…qui peut dire? Je parle plutôt au nom de ma rencontre avec lui, de la réaction chimique provoquée.

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Shimenawa: Corde consacrant un arbre. Source: www.sakura-house.com

Un autre mystère: la cinématographie. Un magnifique outil de partage et un instrument de dépassement. Dépassement des frontières, dépassement des cultures avec pour choix, toujours le meilleur ou le pire bien sûr: le même choix humain, de la cuisine aux Parlements.
C’est un outil de communication immense au potentiel peut être sans limite claire.

Ainsi, quand le Japon et le Cinéma se mélangent, on obtient un produit original et fort à mes yeux d’occidental. A la fois l’expression d’une culture, une manière de voir et d’agir dans la monde; mais aussi un pont, un premier “mélange d’influences” avec ce don par l’image de ce qui a été, est, sera en ce pays lointain.

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Kurosawa en compagnie de Takashi Shimura, autre grand interprète du cinéma de l’auteur.

L’oeuvre d’Akira Kurosawa représente à mes yeux toute cette variété féconde.
Il fait partie de ces artisans qui ont porté sur leurs épaules une large destinée artistique. Au yeux de l’occident, ce réalisateur, producteur, monteur et scénariste laisse un point de vue, un travail technique, des personnages (de véritables “gueules” et des “gestuelles”, nous y reviendrons), des scènes populaires et des sujets d’une grande diversité et profondeur.
Le tout en réalisant le tour de force de conserver dans son parcours une cohérence constante.

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Les Bas-Fonds: la vie palpite dans les décombres
Du groupe à l’individu, de la révolte à l’apaisement joyeux

J’ai apprécié de découvrir sa filmographie et l’évolution de ses sujets, réintroduits régulièrement à travers tous les films mais jamais de la même façon, avec la même puissance évocatrice. C’est ce qui me semble être l’une des preuves les plus flagrantes de l’habileté de Kurosawa: cette capacité à réaliser dans de nombreux formats et contextes. Transcrivant par exemple sur la pellicule des grandes fresques tragiques tirées de grands histoires littéraires, mettant en scène le spectaculaire de la masse et du bruit, le chaos des scènes d’actions; mais aussi posant un focus serré sur un huis clos dans un quotidien anonyme, transcrivant l’essence de ce quotidien, unique élément multiforme mais présent, fort dans sa récurrence.

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L’ange Ivre (1948): Un relationnel parfois pressurisé
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Dynamique de Masse en Coryphée: Les Salauds dorment en paix (1960)

Tout est mouvement pour l’auteur, de l’invisible au visible et les sujets humains s’enchaînent tour à tour comme autant de mouvements naturels. Je ne pense pas que l’auteur lui-même ait pensé a priori à cette diversité: on dirait qu’il l’a goûtée au fur et à mesure de ses réalisations, découvrant avec le spectateur ce que le film avait à lui apprendre. C’est une sensation plaisante: l’auteur laisse au spectateur une place immense et découvre avec nous un résultat. Cette humilité ne provient pas que d’un caractère: dans la forme de son travail, c’est toute l’éthique d’une culture qui transparaît.

Les rapports sociaux pulsent entre les deux dimensions de l’individu et du groupe. C’est toute une mécanique difficile qui est présentée, avec toutes les hésitations des personnages qui tâtonnent généralement dans leur histoire entre deux tendances: expression de leur intériorité et présence inévitable des conséquences collectives.
De nombreuses thématiques sont abordée à travers cette danse sociale: violence sociale (Chien enragé), mort (Vivre), ambition (Le chateau de l’araignée), misère (Les bas fonds), la survie (Sanjuro), le talent (Après la pluie), le don (Barberousse), l’amitié (Dersou Ouzala), le sens donné à l’existence (Les 7 samurai).
On remarque que ces thématiques ne sont généralement pas proposée dans un cadre paisible. Certains disent que Kurosawa dépeint un message optimiste, je serai plus modéré sur le propos: l’auteur m’a toujours donné l’impression d’être en lisière, illustrant clairement la difficulté de vivre et des moments parfois sans espoir. Il n’a cependant pas la subjectivité de tomber dans le drame total. Il démontre dans ses films que le monde est complexe et que le meilleur ne s’obtient jamais sans se donner corps et âme.
Les personnages sont généralement à la hauteur de ce constat sans compromis: tous ont en eux quelque chose d’absolu qui se modère peu à peu ou rompt.

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L’Idiot: Jeu de Miroirs
Le Langage du Corps

Autre dimension importante du cinéma japonais et de l’oeuvre de Kurosawa: la gestuelle et le jeu d’acteur. C’est ici la culture qui transparaît, une culture d’intonation et de mouvements même imperceptibles. Une culture qui se contente de peu de mots pour signifier tant. Dans ces films, les personnages sont donc avant tout une présence et si les films occidentaux se compose de “gueules” reconnaissables, le film japonais propose toute une communication corporelle signifiante, issue culturellement des expressions théâtrales traditionnelles: et Kabuki s’expriment dans la gestuelle et la posture.

Le personnage s’identifie et s’exprime comme il est: sa gestuelle est l’expression même de sa nature incarnée, cette condition amplifie cette notion d’absolu du personnage qui, ne pouvant être autre chose que ce qu’il est, devient une touche de couleur parmi d’autres dans un tableau impressionniste. Il m’a semblé, en visionnant pour la première fois Yojimbo, être comme guidé par la gestuelle dans la reconnaissance des divers protagonistes, comme si je lisais l’introduction d’une tragédie grecque. Le corps devient alors le masque grec symbolisant et non habitant.

Tous les acteurs jouant dans les films sont étonnants. Bien sûr on parle de Toshiro Mifune, qui reste inoubliable. Ceci dit, les prestations des tous les acteurs récurrents ébloui, autant dans leur capacité à se déformer, endossant des rôles opposés selon les films, que dans la justesse de leur ton.

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L’influence Occidentale

Le réalisateur est allé chercher comme socle à sa créativité, des influences majeures de la littérature: On citera Shakespeare, Beckett, Pirandello, Dostoïevski, Gorki et sur de nombreux aspects Balzac. J’aurai envie de voir en Kurozawa, une sorte de Balzac plus paisible, aimant ses personnages et les gens, posant sur le monde un regard qui, bien que marqué par la douleur, reste plein d’un amour renforcé par le temps.
A ce sujet, Barberousse, Dersou Ouzala et Après la pluie résonnent encore en moi..

Il y aurait tant de choses à dire… et je vois bien que je n’ai pas fait le cinquième des arguments donnant à Kurosawa sa place de géant.

Je finirai donc par cette vidéo de Tony Zhou qui réalise sur sa chaîne Every Frame A Painting  de très bonnes analyses des techniques cinématographiques d’auteurs célèbres. J’ai particulièrement aimé écouter sa perception du travail de Kurosawa en terme technique. Une vidéo courte mais très bien menée.

Pourquoi j’aime Kurosawa et le cinéma japonais?
Pour tout cela, pour cette finesse teintée de pudeur même dans le spectaculaire.
Pour cette beauté et cet amour de l’autre, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, où qu’il soit.
Pour la sagesse transformée en quelques moments de pellicule.
Pour l’hommage à un universalisme bien pensé, une source de l’humain traité à travers le prisme d’une culture, mais surgissant en moi, des milliers de kilomètres ailleurs.

Merci à lui.


Sites web ayant aidé la rédaction et source d’information intéressantes:
Kurosawa Movies
How Creatives Work
Le tumblr dédié à Kurosawa

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