L’Homme est puissant comme vague géante, fragile comme chandelle au vent.
Voilà le texte attribué à Seng ts’an deuxième patriarche du Ch’an. Il est actuellement considéré comme le plus ancien texte sacré du Zen, situé à la croisée des chemins du Mahayana et du Taoisme.
Il m’a été donné à méditer au sortir de l’adolescence. Depuis lors il m’accompagne pour une compréhension profonde, paradoxale comme le Dao.
Selon les jours et les moments variants, quelques lignes lues attirant le regard, comme un écho discret aux demandes intérieures.
Souvent un rappel, souvent une conscience prise, j’aperçois mieux quelques pans de vérité. Et la vérité se dérobe finalement, jeu capricieux parmi les mouvements.
Une traduction..
La Grande Voie n’est pas difficile
pour ceux qui n’ont pas de préférences.
Quand l’amour et la haine sont tous deux absents,
tout devient clair, sans masques.
Si pourtant vous faites la plus petite distinction,
le paradis et la terre se retrouvent infiniment séparés.
Si vous souhaitez voir la vérité,
alors n’ayez pas d’opinion pour ou contre.
Opposer ce que l’on aime à ce que l’on n’aime pas,
c’est la maladie du mental.
Quand le sens profond des choses n’est pas compris,
la paix essentielle du mental est perturbée en vain.
La Voie est parfaite,
comme un vaste espace où il ne manque rien
et où rien n’est en excès.
C’est en effet parce que nous choisissons d’accepter ou de rejeter
que nous ne voyons pas la vraie nature des choses.
Ne vivez ni impliqués dans les choses extérieures
ni dans le sentiment intérieur du vide.
Soyez sereins, sans activité acharnée,
dans l’unité des choses,
et de telles vues erronées
disparaîtrons d’elles-mêmes.
Quand vous tentez d’arrêter l’activité
pour atteindre la passivité,
votre effort même vous rend actifs.
Tant que vous resterez dans un extrême ou l’autre,
vous ne connaîtrez jamais l’unité.
Ceux qui ne vivent pas dans la Voie unique
échouent tant dans l’activité que dans la passivité,
tant dans l’affirmation que dans la dénégation.
Dénier la réalité des choses,
c’est passer à côté de leur réalité.
Affirmer la vacuité des choses,
c’est passer à côté de leur réalité.
Plus vous y pensez et plus vous en parlez,
plus vous vous éloignez de la vérité.
Arrêtez de parler et de penser
et rien n’échappera à votre connaissance.
Retourner à la racine, c’est découvrir le sens,
mais poursuivre les apparences, c’est rater la source.
Au moment de l’illumination intérieure,
on va au-delà de l’apparence et du vide.
Si nous qualifions de réels les changements
qui semblent se produire dans le monde du vide,
c’est uniquement à cause de notre ignorance.
Ne cherchez pas la vérité;
cessez seulement d’avoir des opinions.
Ne restez pas dans l’état dualiste –
évitez soigneusement de telles attitudes.
S’il y a trace de ceci et cela, de juste et de faux,
l’essence du mental se perdra dans la confusion.
Bien que toutes les dualités proviennent de l’Un,
ne vous attachez pas à ce Un non plus.
Quand le mental existe, sans perturbation, dans la voie,
rien au monde ne peut offenser,
et quand une chose ne peut plus offenser,
elle cesse d’exister de la vieille façon.
Quand aucune pensée discriminatoire ne s’élève,
le vieux mental cesse d’exister.
Quand les objets-pensées s’effacent,
le sujet-pensant s’efface,
comme quand le mental s’efface, les objets s’effacent.
Les choses sont des objets à cause du sujet;
le mental est tel à cause des choses.
Comprenez la réalité des deux et la réalité fondamentale: l’unité du vide.
Dans ce vide, les deux ne se distinguent pas,
ils contiennent chacun le monde entier.
Si vous ne discriminez pas entre grossier et fin,
vous ne serez pas tentés
d’avoir des préjugés et des opinions.
Vivre dans la Grande Voie,
n’est ni facile, ni difficile,
mais ceux dont la vision est limitée,
sont craintifs et irrésolus,
et plus ils se dépêchent, plus ils vont lentement –
l’attachement ne connaît pas de limites;
S’attacher à l’idée de l’illumination,
c’est également s’égarer:
Laissez simplement les choses être telles qu’elles sont,
et il n’y aura ni allée, ni venue.
Obéissez à la nature des choses – votre propre nature,
et vous avancerez librement, sans être perturbés.
Quand la pensée est emprisonnée,
la vérité est cachée,
car tout est trouble et obscur,
et la pratique pesante du jugement
amène la contrariété et la lassitude.
Quel bénéfice peut-on tirer des distinctions et des séparations?
Si vous voulez cheminer sur la Voie,
ne rejetez pas le monde des sens et des idées.
En vérité, les accepter pleinement
est identique à une véritable illumination.
L’homme sage ne poursuit aucun but,
mais l’homme insensé s’enchaîne.
Il y a un dharma, une vérité, une loi,
il n’y en a pas plusieurs;
les distinctions proviennent des attachements,
des besoins de l’ignorant.
Rechercher le Mental avec un mental discriminant
est la plus grande erreur qui soit.
Le repos et le non-repos dérivent de l’illusion;
avec l’illumination, il n’y a ni aime, ni n’aime pas.
Toutes les dualités proviennent de l’ignorance.
Elles sont comme des rêves ou des fleurs dans les airs
que les sots tentent de saisir.
Gain et perte, juste et faux,
finalement, de telles pensées doivent être abolies d’un coup.
Si l’œil ne dort jamais,
les rêves cessent naturellement.
Si le mental ne fait pas de discriminations,
les dix mille choses sont telles qu’elles sont,
leur essence est unique.
Comprendre le mystère de cette essence unique,
c’est être libéré de tout attachement.
Quand on voit tout d’un même regard,
l’essence intemporelle du Soi est atteinte.
Aucune comparaison, aucune analogie n’est possible
dans cet état sans cause ni relation.
Considérez le mouvement immobile
et l’immobile en mouvement
et ces deux états, mouvement et repos
disparaissent.
Quand de telles dualités cessent d’exister,
l’unité elle-même ne peut pas exister.
En ce qui concerne cette ultime finalité,
aucune loi ni description de s’applique.
Pour le mental unifié, en accord avec la voie,
tout effort centré sur soi cesse.
Les doutes et les indécisions disparaissent
et la vie en la Foi véritable est possible.
D’un seul coup, nous sommes libérés de l’esclavage;
rien ne s’accroche à nous, nous ne retenons rien.
Tout est vide, clair, s’illumine,
sans aucun effort du pouvoir du mental.
Ici, pensée, sentiment, connaissance et imagination
ne sont d’aucune valeur.
Dans ce monde d’ainsité,
il n’y ni soi, ni autre-que-soi.
Pour vous mettre directement
en harmonie avec cette réalité,
quand le doute surgit, dites simplement: “pas deux”.
Dans ce “pas deux”, rien n’est séparé,
rien n’est exclu.
N’importe où et n’importe quand,
l’illumination est l’aperception de cette vérité.
Et cette vérité ne peut être ni rallongée, ni diminuée
dans le temps ou dans l’espace;
Là-dedans, une simple pensée équivaut dix mille ans.
Vide ici, vide là,
mais l’univers infini se tient
toujours devant vos yeux.
Infiniment grand et infiniment petit;
aucune différence, car les définitions se sont évanouies
et aucune frontière n’est visible.
Il en va de même avec être et non-être.
Ne perdez pas de temps en doutes et argumentations.
Ils n’ont rien à voir avec ceci.
Une chose, toutes choses
se traversent et se fondent
sans distinction.
Vivre dans cette réalisation,
c’est ne pas s’angoisser à propos de la non-perfection.
Vivre dans cette foi, c’est le chemin de la non-dualité,
car le non-duel est un
avec le mental confiant.
Des mots!
La voie est au-delà du langage,
car en elle, il n’y a ni hier
ni demain
ni aujourd’hui.
Sengts’an – Sôsan en langue japonaise – fut considéré comme le troisième patriarche du Zen. Sa vie ou son existence réelle restent obscures et l’on sait finalement peu sur lui, mis à par quelques histoires emblématiques.
Un lien contenant un petite biographie et muni d’une autre traduction, plus formelle et intéressante, sur le site des deux versants.
