Cela surprendra peu, je suppose: adolescent, j’ai lu des mangas. Déjà du fait de la mode, accessible, peu onéreuse, et aussi par ce que le monde de l’espace et de la forme m’a toujours fortement inspiré, quelle que soit sa forme justement, imaginaire ou réalité, corps ou crayon. Ensuite par passion pour la découverte du monde, le besoin intérieur intense de trouver ce qu’il y a de meilleur en toute chose.
Depuis deux ans, j’ai quasiment arrêté d’en lire, mis à part une œuvre en fait qui me mène encore une fois par mois à la boutique de bande dessinées et que j’achète, dans le souci avec elle “d’enterrer avec un ruban” mes seize ans et ma vingtaine: il s’agit de Vagabond, de Takehiko Inoue.
Ce qui m’a le plus attiré dans cette manga (réflexion avec le recul évidemment), c’est que l’auteur possède une qualité que l’on peut retrouver chez tous ceux qui ont un jour été considérés comme des artistes: à l’instar d’une personne comme Kubrick ou Kurosawa en cinématographie (dans des dimensions sans doute différentes, n’empêche…) Inoue revisite une histoire, une fondation (la légende (?) de Musashi) en lui apportant une vision différente, sans pour autant tuer ni son essence, ni sa substance narrative.
Une démarche qui, au fur et à mesure que je la considère, me semble incroyablement difficile à mener à bien et dénote d’un talent scénaristique évident.
On peut voir combien il est difficile d’adapter une œuvre littéraire en image, surtout au cinéma. La plupart des tentatives se heurtent à de nombreux problèmes, que ce soit en terme de moyens comme en ce qui concerne l’authenticité insufflé au projet. La plupart du temps, quand on cherche à trop ressembler à l’original, on finit par lui faire amplement défaut: c’est le risque de l’adaptation, et on peut remarquer que les meilleurs auteurs et réalisateurs réussissent leur pari en prenant généralement le contrepied d’une adaptation-miroir: ici, Inoue emprunte également ce chemin, en permettant à Musashi une longue introspection, portant sur les racines de sa motivation, la reconnaissance de son identité et sur le sens de sa quête personnelle.
Cette nuance apporte donc une originalité certaine à l’histoire, lui donne une tonalité contemporaine sans la dénaturer. En tant que lecteur, nous pouvons accompagner les pérégrinations de Musashi dans une dimension intime, support utile à l’auteur pour délivrer son message.
Nous avons la possibilité de décaractériser l’image de Musashi, vu plus en tant que Takezo et séparé de son aura de “bretteur parmi les bretteurs”, ainsi de pénétrer la psyché d’un homme que nous lecteurs savons être entré dans l’Histoire extrême-orientale.
Il devient donc un homme, certes se traçant un destin extraordinaire, mais un homme, moins une légende: et cette adaptation nous permet à nous lecteur de transposer facilement la vie de Musashi dans des dimensions plus universelles, plus neutres, moins enclavées culturellement.
Une manœuvre remarquable.
Baiken Shishido, reflet de Musashi dans sa peur du néant.
La force du dessin
Le dessin de Inoue est superbe: bien sûr, comme on dit, les goûts et les couleurs… Néanmoins, je ne pense pas qu’objectivement, on puisse trouver beaucoup de défauts au travail du mangaka sur le plan du design.
Il est clair sans être trop dépouillé, il est subtil sans être trop doux. Il contient en lui déjà une maturité qui vient à point nommé pour nous servir l’histoire de Musashi, son destin montré sur un jour très humain.
Il est facile de noter, au fur et à mesure des pages, qu’Inoue porte un intérêt marqué envers les différentes formes de symboliques: le symbole le fascine, et il aime la métaphore graphique. Loin d’être repoussant, la symbolique forte dans cette manga permet de synthétiser au maximum une histoire originale longue, mais aussi le message de l’auteur, du moins ce qui lui a semblé essentiel à la légende dont il voulait faire l’hommage.
Très exceptionnel dans le monde du manga, la psychologie est ainsi montrée à la fois dans une perspective individuelle, mais tendant néanmoins à toujours replacer le héros au sein de son environnement.
Un hommage magnifique à la notion même du “Dô”, comme évolution et transcendance.
Apprentissage de l’Humanité.
Il faut le dire, Vagabond n’est pas un shônen dans le sens où il n’est pas mis en place pour stimuler les vertus viriles des jeunes générations ni de passer un message sur l’amitié et l’amour des plus…. accommodant.
Vagabond me semble, en dehors des faits d’armes, le long développement d’un homme qui ne passe pas uniquement à travers un cheminement technique et stratégique. Peu de choses sont dites en rapport avec la stratégie de Musashi, son Gorin-Shô n’est quasiment évoqué qu’à travers les paroles très hésitantes d’un héros tourmenté: l’histoire d’un individu qui sans s’en rendre vraiment compte au début, apprend peu à peu à se replacer ici et maintenant, au sein de la sphère humaine et naturelle.
La présence constante de la Nature
L’environnement naturel est quasiment un personnage à part entière dans cette histoire. de nombreuses métaphores viennent assimiler les personnages principaux à des animaux, un relief géographique, une forêt, une plante.
Le génie tactique et la présence même de Musashi trouve ses sources dans la nature: enfant-démon, vivant dans les bois, son héritage familial et la réalité de son enfance l’emmène à produire un “mariage” entre le monde de la nature et celle des hommes, symbolisé par le sabre et la caste japonaise militaire.
Yagyu, la montagne.
Au travers des personnages rencontré (Takuan, Yagyu, In’ei), il apprend à littéralement relativiser ses obsessions, faire le lien entre son devenir et le devenir extérieur: et le chemin est long, diffcile, il n’épargne ni musashi ni ses proches, ni ceux qu’il rencontre.
C’est violent, c’est parfois très dur, surtout que l’auteur cherche ici non pas à nous convaincre d’une violence juste, mais surtout de sa réalité intrinsèque: elle existe, elle existera toujours; ses racines sont au cœur des ignorances humaines, de ses erreurs qui potentiellement et paradoxalement, lui permettent d’arpenter et d’assumer son propre destin.
Ni échapper, ni malmener: on ne peut qu’adhérer au mieux à toutes choses.
Takuan Soho: le Zen comme source de Sens.
Inoue, un auteur remarquable
Inoue est un auteur que j’admire, je l’avoue: je suis sidéré par la justesse de son trait, par son plaisir de dessiner qui se ressent à chacune de ses pages mais surtout par la profondeur d’âme de cet homme qui arrive à capter et à mettre en reliefs des réalités humaines très difficiles à scénariser et même à dessiner, il me semble.
Prolifique, aux activités diverses et au talent très particulier, il me semble l’un des exmples les plus saisissant de ce que peut nous apporter le métissage culturel, quand il est bien fait. Un homme à la fois moderne et respectueux du savoir faire ancien, une réalisation qui peut difficilement laisser insensible.
Je me souviens que ce qui avait fait tilt en moi, dès le départ dans cette manga, c’était qu’il ne laissait quasiment aucune place à son “coin de l’auteur”, petit rituel souvent présent dans une manga où l’auteur remercie ou parle de son existence dans un coin de page ou bien un des pans de la couverture. Ici, une tache d’aquarelle, et une phrase. Pourtant, tout est souvent dit avec brio, humilité et discrétion, voire même une extrême pudeur.
Des qualités exceptionnelles qui dénotent des choix artistiques et des motivations de l’auteur.
Pour exemple, et en lien avec l’article, une vidéo de l’auteur au travail…
“Shugyo” et compassion.
Vagabond est en cela une œuvre psychologique, une réflexion sur la mort et sur les conséquences du talent remarquable. C’est une réflexion sur les illusions et les obsessions, mais aussi une sorte de regard extrêmement compatissant, à l’image du ciel et de la montagne, symboles très fortement présents dans cette oeuvre, sur la vie humaine en général, avec ses difficultés, ses pics d’harmonies comme es enfers.
Je suppose que cela ne convient qu’à un public bien évidemment adapté et intéressé (mais a-t-on dit vraiment quelque chose en affirmant cela?). C’est sur le plan de la bande dessiné, l’un des plus beaux exemples de transcription graphique du célèbre shugyôsha,
Loin de ne profiter que de l’aura du personnage, Vagabond apporte sa touche et embellit une légende.
J’y ai retrouvé le même amour d’un auteur pour les petites gens que chez Kurosawa, le même recul et surtout l’un des plus beaux hommages déguisés au bouddhisme sans nom et sans parti, une spiritualité du quotidien, celle qui me semble justement (et c’est personnel bien sûr) sauver les âmes.
Paradoxe et exotisme a priori, universalité et synthèse au fond, la boucle est bouclée..
Voilà, j’aurais pu avec cet article, rendre hommage à cette manga, qui m’influença et m’inspira de manière toute particulière, sibylline et poétique, pendant de longues années et encore aujourd’hui dans un sens. Les derniers tomes sont à venir, reste à accompagner jusqu’à la fin Takezo, pour une issue dans la paix?



