Un cycle cathartique de la douleur.

La douleur a souvent été un point de départ.

Je ne pense pas être un individu qui jusqu’à un certain âge, ai été très sensible à mon être corporel.
Sur le coup, c’est quasi certain.
Le résultat: de nombreux coups, accidents, blessures, prise de poids, sur-efforts inutiles et mauvaise alimentation jalonnent ont jalonné mon existence. Et à la clé: de nombreux rappels à l’ordre venant de mon corps, de nombreuses sanctions dues à une vie instable et sans ménagement (hypertension, crises d’épilepsie, malaises, traumatismes articulaires, désordres organiques etc).

Quelles que soient les causes à chercher dans le mental, l’éducation, la psyché, le contexte ambiant de l’époque, mon corps m’a longtemps supporté et porté, liés que nous sommes lui et mon entièreté et jusqu’à peu de temps, je lui en ai fait voir de toutes les couleurs.

Désormais, depuis quelques années, je me suis mis en chemin pour renouer, refaire la paix avec lui, le respecter. Parce que cette part du monde, sous ma responsabilité, cet ami, ce maître en savoir-vivre, je l’ai longtemps ignoré sans jamais lui laisser une chance. Par ce qu’il est l’intermédiaire essentiel pour mon dialogue avec le réel, pour une danse quotidienne avec toutes choses. Il a longtemps été le cadet de mes soucis et peu à peu, je me rends compte qu’inconsciemment, j’ai voulu le stimuler dans la douleur pour prendre un contact avec lui.
Comme un enfant qui accumule des bêtises pour faire réagir ses parents.

J’ai longtemps eu besoin de me pousser en dehors de nombreux gonds pour trouver quelque chose au delà, et mes manœuvres grossières m’ont longtemps mis à mal très vainement. Cette négation de soi, à présent, prend fin, peu à peu: j’en ai assez, je ne désire plus me maltraiter.

Peut-être ai-je plus de recul, une conscience un poil plus ample qui me permet de me rappeler à moi?  Comment est-elle arrivée là: difficile à dire… peut-être simplement le fait de vieillir, et de ne pouvoir plus autant encaisser?  Néanmoins, la vie prends d’autres directions et c’est avec curiosité et une jolie pointe d’enthousiasme que je me laisse aller à visiter d’autres dimensions personnelles.

Statue: Franz Xaver Messerschmidt

Têtes de Caractère, Franz Xaver Messerschmidt.

 

Ainsi, ai-je à travers mon adolescence et mes expériences, eu la douleur comme compagnon de route.
La douleur m’a mis à terre, m’a poussé à agir de telle ou telle manière: j’ai bien des fois dansé avec elle, et elle menait cette danse sans que je puisse ni comprendre, ni savoir où elle me menait.

Plus les choses évoluent, plus je me dis que le principal reste de s’efforcer d’accepter et de garder le contact: et la douleur et moi, nous nous connaissons de mieux en mieux, car nous nous sommes peu quitté depuis dix ans. J’ai par son intermédiaire, un outil très efficace de connaissance de moi même. Qui attire mon attention sur mes déséquilibres, qui me renvoie à mes responsabilités les plus intimes… et les plus immédiates.

Ainsi puis-je dire désormais que la douleur n’est pas si “mauvaise” en fait: dans le cycle inéluctable de l’altération, elle est un signe, une marche qui permet de se ressaisir pour se hisser au delà. Elle vaut mieux que la perte de sensibilité qui selon moi est bien plus redoutable, définitive.
Bien comprise, elle est source de sagesse, source de conscience profonde. On visite grâce à elle des méandres et lieux que l’on aurait peut-être jamais eu idée de découvrir. Avec elle, on apprend à discerner de nombreux rythmes et mouvements du vivant.

Il faut apprendre à la suivre et aussi à parfois la calmer, à la vaincre mais aussi à l’écouter. C’est ici aussi une danse, c’est aussi une lutte, mais ce n’est pas une corvée, c’est même devenu avec le temps une part assez conséquente de ma propre philosophie.

C’est une des raisons qui m’ont aussi fait inconsciemment rentrer dans l’étude du karatedô mais aussi du Qi Gong: comprendre les mécanismes naturel de la lutte contre la douleur et l’altération (psychologique, physique, mentale), trouver ce qui est possible, comprendre ce qui n’est qu’illusion. Au départ évidemment, tout était très inconscient, et je luttais plus contre des douleurs psychologiques, une recherche d’affirmation, un besoin de sécurité constante, un peur de l’inconnu. Est-ce que ces thématiques sont désormais obsolètes? … Il me semble qu’elles se sont transformées, mais je ne pense pas en avoir terminé ou bien un jour pouvoir en terminer totalement avec elles.

Actuellement, en tant que masseur, je rentre en contact avec la douleur des autres, avec leurs propres manières de l’appréhender et de la traiter, de vivre à son contact et de s’en inspirer. Tout le monde est assez différent vis à vis d’elle: certains la nient, d’autres luttent contre elle de manière hystérique et aveugle, d’autres la traitent de manière très inconsciente, d’autres encore en ont une peur panique, d’autres la vivent avec une grande vitalité et endurance, d’autre en on développé une science qui dépasse mes compétences actuelles 🙂 …

Le massage est connaissance et atténuation du déséquilibre et de son expression: la douleur.

J’ai été au départ surpris de me rendre compte que mes patients ont tous en eux une part de mes propres difficultés. Je suis heureux de les aider avec ce que j’ai, et heureux de m’apercevoir qu’à travers eux, je continue mon étude et ma pratique.
Cette constatation me rappelle que la douleur peut devenir un outil de libération bien plus efficace qu’il n’y parait a priori, aussi bien pour l’autre que pour soi. Je m’efforce ainsi, pour chaque patient, de prendre contact avec sa douleur intrinsèque sans la nier, ni la subir.
Cette remise en question constante déraidit mes catalogues intérieurs et les garde fluides, pour de meilleurs soins.

J’espère à travers ce chemin, me rapprocher peu à peu d’une sorte d’équilibre satisfaisant, vibrant et vivant, vers où mes intuitions me mènent et que je sens potentiel, en moi comme autour de moi.
Je n’en suis pas capable aujourd’hui, néanmoins cela vaut certainement la peine d’essayer.

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