La Plume et le Rocher.

J’ai eu l’opportunité de découvrir et pratiquer le Taijiquan à partir de 20 ans, dans une petite pagode bouddhiste des quartiers Est de Marseille.

Je l’ai pratiqué comme une méditation: méditation sur le monde et moi en lui, le professeur nous l’a montré ainsi.
J’étais alors assez désœuvré et je trainais mon ennui et mon manque d’action, bloqué que j’étais dans mon corps et dans ma tête. J’avais poussé la porte rouillée de cette vieille pagode remplie de ronces et bien délabrée.
J’y ai trouvé alors un petit homme au centre de l’édifice, dont les travaux semblaient avoir été entamés puis stoppés,
un peu de tout mais rien de fini.
Il se présenta avec un accent vietnamien très prononcé, il se nommait Nhuan tri.
Il avait été plus ou moins envoyé en remplacement de l’ancien occupant, mort depuis peu.
Il me proposa du thé, un thé fort et assez amer dont les feuilles semblaient moulées en une sorte de nid.
L’individu me mettait bizarrement mal à l’aise: il était trop immobile, trop présent, trop calme, pas lisible. Je tremblais et j’avais des frissons en sa compagnie, boire le thé me faisait transpirer.
Il me demanda qui j’étais, je me mis à monopoliser la conversation pour éviter les silences.

Fort de cette première expérience qui m’avait rendu curieux, je suis remonté suite à son invitation de participer à une séance de méditation assise.
Après la séance qui me parut une éternité bien peu supportable, nous nous retrouvâmes à boire encore ce thé assez amer. Il me demanda ce que je faisais et j’étais tout heureux de lui vanter ma pratique du karate.
Il sourit et fit une mine impressionnée un peu malicieuse cependant sans ironie: il me fit comprendre que plus jeune, il pratiquait aussi le Gong Fu et qu’il pesait à l’époque dix kilos de plus, qu’il aimait bien se battre, mais que maintenant il faisait plus que du taijiquan “pour une bonne santé”.
A partir de là, les évènements se sont enchaînés.

Nous nous sommes donnés rendez vous très tôt au matin pour faire de cette matinée, de long moments de silence et de mouvement.

Il y avait de tous les âges, essentiellement des vietnamiens. Les plus vieux y allaient doucement et s’arrêtaient au bout d’une heure, les plus jeunes se sentaient l’obligation de se donner à fond. On finissait le corps vidé par une bonne fatigue et la sensation d’avoir été lavé- essoré.
C’était un exercice difficile, car Nhuan tri était vraiment “hors-norme” du groupe: il nous présentait parfois des postures qui me semblaient tout droit sorties du cirque de pékin.
Au début, je me sentais un peu dubitatif, mais à force de pratique, je compris qu’il existait des liens entres les postures et que certains servaient à préparer d’autre, ainsi de suite.
On pratiquait sans trop réfléchir aux noms et aux techniques: notre professeur parlait mal français et j’avais abandonné l’idée d’apprendre le vietnamien en accéléré.
J’écoutais, je voyais et je sentais: je faisais avec et j’appréciais globalement, même si je me sentais fortement frustré face aux silences souriant de mon interlocuteur, quand je lui posais mes questions.
Je pense qu’avec le temps, qu’il avait compris combien mon esprit était à la fois un outil et un poids: je n’avais alors aucune méthode pour lui donner un sens satisfaisant.

Lomogram_2015-08-29_07-13-14-Statues le long du chemin

Pratiquer dans l’ambiance de cette pagode était quelque chose de délicieux et dérangeant: tout le monde vous observe et tout le monde s’active autour de vous. Les enfants courent, les femmes, les hommes s’aident et travaillent en parlant bruyamment, les vieux s’attablent et évoquent leurs souvenirs ou commentent le temps et leurs familles. Mis à part les matins tôt et le soir, la pagode était devenue une sorte de lieu de réunion pour une jolie part de la communauté vietnamienne. On avait alors l’habitude de pratiquer autour d’une forte effervescence.
C’était parfois très désagréable: certains jours sans grande concentration, j’avais envie d’exploser de colère et parfois je ne me privais pas: Nhuan Tri stoppait la séance et me laissait alors à mes états d’âme, ce qui me faisait me sentir à la fois stupide et responsable des regards à la fois interrogateurs-compatissants-méprisants de certains pratiquants.

Après le Qi Gong, Nhuan Tri nous laissait pour les “prières”. N’étant pas très religieux et m’ennuyant du dogme, j’allais marcher plutôt avec les chiens qu’on lui avait donné autour de la pagode, dans des lieux que je connaissais comme ma poche et que j’appréciais de sentir et de vivre.
De temps en temps le soir, j’allais essayer de répéter des sutras que je ne comprenais pas et que je ne voulais pas comprendre: cependant, l’exercice en lui-même me plaisait car il renforçait le souffle, concentrait l’esprit et possédait des vertus libératrice pourrais-je dire.
L’après midi, on travaillait à défricher le terrain: on coupait, on arrachait, on creusait.
On pouvait alors remarquer les compétences physiques de Nhuan Tri, ce petit homme d’un mètre 65. Un sens très fin de l’équilibre, un capacité de mobilisation qui nous lassait tous songeurs: je me souviens par exemple qu’un jour où nous déblayons les trous que nous creusions pour planter un énorme olivier, Nhuan Tri sortit de la petite fosse un bloc assez gros, qui me semblait quand je m’approchais assez lourd pour l’individu.
Le bloc ensuite se trouva en plein milieu du chemin pour accéder à des planches et j’essayais de la déplacer de même: je n’y arrivais pas et j’ai du appeler un collègue pour qu’à deux et avec effort, nous puissions la pousser hors du chemin. Nhuan Tri arriva, nous demanda de nous écarter et répéta l’opération: en s’accroupissant bien auprès de la pierre, il la souleva et la déplaça. Son teint n’avait pas tant changé, il semblait concentré mais je ne vis rien témoignant d’un immense effort physique, du moins musculaire.
Quelque années plus tard, je comprendrai au moins les bases du phénomène.
Parfois également, Nhuan Tri se mettait en tête de tailler les arbres autour de la pagode: on le voyait alors partir avec un long bâton muni d’une petite scie à une extrémité. Il grimpait alors aux arbres, et il coupait les branches en équilibre sur d’autres.
Je riais parfois avec d’autres de le voir faire ça: à cette époque, les films d’arts martiaux étaient très en vogue et le voir ainsi vêtu selon les habits de sa voie spirituelle, à couper des branches dans les arbres parfois presque en grand écart, frôlait quasiment le stéréotype.
Je me demandais parfois ce que mes amis du karate ou bien autres pourraient penser de ces situations: j’avais bien tenté d’en faire venir quelques-uns, mais je les sentais sans envie et certains franchement pleins d’ironie. En même temps, je me disais qu’ils n’auraient peut-être pas apprécié l’expérience: le fait d’être métis atténuait mes problèmes d’intégration, au mieux me tolérait-on sans trop me porter d’attention, ce qui m’allait comme un gant finalement.
Mais j’avais pu remarquer que les occidentaux de plus “profonde souche” étaient accueilli avec politesse, mais avec une retenue assez marquée. Question de codes, d’habitude, question de souvenirs pour certains.

Je me souviens que Nhuan tri lui même devait composer avec tout une diversité de groupes dans sa communauté, dont certains étaient franchement opposé à l’ouverture de la Pagode aux “étrangers”.
Il en avait justement perdu certains, qui ne s’étaient pas reconnus dans une Pagode qui peu à peu s’embellissait et amenait de plus en plus de curieux non-vietnamiens, déjà autour des lieux pendant les fêtes, puis venant de plus loin.

On mangeait à midi ensemble, autour d’une table ronde: des menus végétariens du fait du lieu, soupe et riz, de temps en temps des desserts à base de soja et de pâte sucrée. J’étais crevé parfois du travail donc je ne parlais pas, et je supportais mal de devoir supporter les cris et les mouvements tout autour de moi: Nhuan Tri lui restait généralement assez détendu, les jambes généralement croisées et se tenant bien droit. Il sirotait son thé et de temps en temps, semblait s’immobiliser, fermait ses yeux, ce qui avait l’avantage de faire diminuer les mouvements de l’assistance, un peu décontenancée de ses attitudes et obligée dans ses réactions par des protocoles de respect du à son statut de “Père”, qu’ils suivaient tous sans mot dire, du moins directement.

Je restais parfois jusqu’au soir et on travaillait alors les poussées de main: Nhuan Tri nous les montrait et nous faisait comprendre qu’il fallait bien respirer et bien se disposer. Comment? Aucune information de sa part: on comprendrait en faisant, ou on ne comprendrait pas. Je restais parfois des heures à essayer de suivre son mouvement et surtout, à le faire perdurer dans le temps..
C’était très difficile pour moi: l’individu était souple dans ses réactions, constant dans son déplacement ce qui agrandissait ses possibilités d’adaptation. Je sentais autant de poids du côté droit comme du côté gauche, il n’avait pas vraiment de coin préféré ou d’habitude, au contraire. En fait, il était bien trop léger: léger à sentir, léger à suivre du regard, léger sur un sol parfois irrégulier. Il semblait flotter sur le sol et pourtant ses poussées m’envoyaient voir ailleurs si j’y étais, mon incompréhension et mes 110 kilos. Difficile de manipuler ce qui est bien trop insaisissable: pour manipuler, il faut une pierre d’angle ou de touche et là je déclarais forfait.
Il avait pris l’habitude de rester avare en démonstrations et il nous poussait à uniquement pratiquer, tout le temps, tous les jours. Comme on ne connaissait rien, on ne pouvais pratiquer que ce dont on se souvenait, généralement à moitié. On était vraiment pas beaucoup de régulier, ce qui avait forgé un début d’amitié. Sébastien, Yao, Nhuan tri et ma carcasse, on formait un petit groupe d’intéressés. Le grand groupe du dimanche attirait ceux qui étaient là pour “étirer et faire circuler le Qi” et pour qui “l’échange de mains” restait une curiosité intellectuelle.
Je me sentais souvent perdu dans cet environnement et je ne voulais vraiment pas me laisser faire à suivre sans savoir: mais finalement, le temps m’a permis de me détendre sur le sujet et j’ai pu apprendre quelques petites choses au contact de toute cette ambiance. J’y ai appris une belle introduction au souffle et à la forme, au rapport entre les postures et les dynamiques internes, aux multiples rapports de l’espace et du temps, aux moyens employés pour les utiliser autant pour se soigner que pour se défendre.
J’ai pu comprendre que faire les choses bien avec lenteur était peut-être le meilleur moyen d’agir promptement et “rapidement”: paradoxe difficile à expliquer avec des mots. J’ai pu comprendre aussi que la lenteur et la rapidité étaient en fait des notions toujours relatives: et que ce qui importait surtout dans l’échange de main, c’était d’être juste. Après, j’ai du me tromper sur plein de points et je pense que je me trompe encore sur ce que j’ai “compris”, que ce soit sur le plan de l’esprit comme du corps.

Lomogram_2015-08-29_07-40-24-Boddhidharma: perceptif et sans voiles

Pour avancer avec Nhuan tri, il fallait être inventif, comprendre ce qui se trouvait derrière certains exercices ou certaines mises en situation. A force de pratiquer, on arrachait quelques petites choses et on les nommait selon son ressenti, vu qu’on avait pas vraiment de nomenclature définie.
Parfois, il me proposait de venir à une heure inhabituelle et je me retrouvait souvent dans tout un tas de situations improbables, du négoce d’arbres multicentenaires (et je n’ai rien d’un commerçant…), à la nage nu en plein milieu d’un port, à la marche pieds nus dans les pierres bien aiguës des chemins de collines marseillais en pleine période de chasse, avec un chien berger-allemand qui vous tire et vous fait finir coupé de partout…
Je rencontrais dans ces moments un joli paquets de curieux et souvent pas mal de types bien hilares du spectacle: joli remède à la fierté mal placée et l’estime de soi, je vous assure… et souvent bien sûr, je me demandais ce que je foutais là dedans. Ces moments avaient le chic pour me confronter à mes craintes sociales, à mes tentatives têtues de me murer derrière de masques de mépris et de suffisance. Une habitude prise assez inconsciemment pour cacher mes propres peurs: j’ai donc eu énormément honte et ma fierté a été bien des fois écornée, travaillée, percée.

Toutes ces situations nous poussait en tout cas à ne pas vraiment “penser”, du moins juger et à ne pas choper “la grosse tête” dans tous les sens du termes, cela je l’avais perçu à force de me prendre toujours les mêmes murs d’incompréhension. Je pense que je ne suis pas un individu très fin sur un joli nombre de points de comportement, mais je suis cependant tenace comme tous les “obtus”: c’est peut être l’une des choses qui m’a le plus servi là bas.

Et finalement, comme tout le monde, j’ai commencé à me purger.

J’ai commencé à poser des questions, d’abord sur les statues, sur l’importance quasi obsessionnelle qui animait Nhuan Tri de financer la construction de symboles, de signes, comme des panneaux présentés à la vue des “laïcs”, venus se recueillir et pratiquer la voie de Bouddha.
Il lui semblait important de créer un cadre, un environnement propice à la méditation selon les enseignements qu’il avait reçu; paradoxalement, il parlait peu du bouddhisme, il discourait peu sur les sutras, même dans sa langue natale et avec la communauté. Il participait par contre à tout et passait beaucoup de temps avec les visiteurs
Il lui arrivait aussi de passer des après midis dans une petite salle à soigner: beaucoup de vietnamiens évidemment mais aussi les quelques occidentaux intéressés à l’idée d’essayer la médecine chinoise.
Je découvrais en sa compagnie la moxibustion sur les points d’acupuncture, les normalisations ostéo-articulaires et le Tui Na, j’assistais à son acupuncture. A l’époque, cela m’intriguait: il lui arrivait de me présenter des planches et de me montrer quelques informations. Pourtant, je ne me sentais pas vraiment concerné bien qu’impressionné par le “spectaculaire” de certaines séances.

C’est donc un bouddhisme du quotidien que j’ai pu sentir, écouter et voir, un bouddhisme fait d’une myriade de petits instants.
Un bouddhisme qui se voyait à travers de nombreuses fenêtres, de la colère à l’amour des familles venues parfois régler leurs comptes sous le regard de Nhuan Tri devenu arbitre le temps d’un midi, de la vie à la mort des jeunes et vieux venus se regarder face à face, similaires et différents,  comme pour représenter notre courbe de temps qui nous est dévolue. Du savoir au faire par l’intermédiaire de ceux qui ne parlait pas mais participaient constamment, à ceux qui n’aidaient pas directement mais servaient à traduire ce qui restait à l’intérieur du cœur et des inquiétudes.
De la peur à la tristesse de ceux venus accompagner leur mourant, au delà du vivant pour un adieu solennel.
Le tout dans l’ambiance particulière de la communauté vietnamienne, une et plurielle, pleine de bruit et de désordre, pleine d’énergie et d’humour, pleine de scènes différentes.
Pendant ce temps, le regard des statues figées dans le temps nous reflétaient tous, nous qui malgré nous étions venus au monde, creusant une légère trace une trace, un mouvement, un produit, faisant notre part sur le sol mystérieux de cette Terre qui reste un terrain de découverte et de jeux, terrain d’aventure, même dans le plus banal.

Lomogram_2015-08-29_07-15-34-Mille gestes et mille actions: comment faire?

Parfois Nhuan tri se tournait vers moi et écartait les bras comme pour me signifier l’entièreté des choses: l’entièreté de cet immense tourbillon de créatures, de connus et d’inconnus, de passants, comme autant d’énergies différentes, une immense dynamique.
Il riait alors et il me semblait qu’il m’aidait à soulever un peu le pan d’une réponse à une question soulevée sans que je m’en rende compte, dans les tréfonds: peut être la question qui vient avec la naissance, informulable puisque informulée, à l’origine d’un faux sentiment d’isolement, à l’origine de cette peur vague que l’on traîne et que j’ai pu voir dans mon regard et celui de nombre d’entre ceux que j’ai connu.

Taijiquan et bouddhisme donc, au milieu de tous et en même temps tourné vers soi.
Avec cette exemple de Nhuan tri avec son rocher, mais aussi comme une plume dans les arbres. Constant et délicat, puissant mais sans force apparente: paradoxal.

Ces débuts m’ont marqué et m’accompagnent comme un exemple, comme un élan, depuis lors.

2 réflexions sur “La Plume et le Rocher.

    1. Nhuan Tri est parti comme il est venu il y a de cela un an, de la même manière discrète que sa manière de parler, de marcher. Je lui ai fait parvenir par l’intermédiaire d’un moine une boîte de moxa, pour lui filer la main. Je ne sais même pas si elle a atteint son destinataire. Cela a l’air d’être très cinématographique et un peu absurde, surfait (sentiment que j’ai éprouvé pendant quelques semaines) mais c’est bien comme cela que cela s’est passé: il est désormais remplacé par un jeune moine dans la pagode qui se remplit de nouvelles personnes. Je n’y suis depuis que peu revenu. Je ne sais pas où il est allé. Peut-être est-il à Paris, peut-être est-il retourné au Vietnam.
      On dit généralement que le changement est la base de la vie: Nhuan Tri savait respecter cela, de mon côté beaucoup moins :). Je le reverrai peut-être un jour, ceci dit son enseignement existe encore à travers tous ceux qu’il a pu aider. Pour ma part, cela marque une rupture et un changement. Je n’ai pas envie de lutter contre, il pourrait bien être dans la rue d’à côté, cette absence se marque comme un clin d’œil dans mon évolution personnelle, très diversifiée et certainement chaotique par moments.
      Je continue, avec en mémoire cette bienveillance joyeuse qui m’a fortement inspirée.

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