Tant que les hommes ne sauront pas que rien dans l’humaine adhérence au monde, rien de ce qui s’accumule dans leur système nerveux n’est isolé, séparé du reste, que tout se tient, s’organise, s’informe en lui, en obéissant à des lois strictes dont la plupart restent encore à découvrir, ils accepteront la division en homme productif et en homme de culture. Cette division elle-même est un phénomène culturel, comme la croyance à l’esprit et à la matière, au bien et au mal, au beau et au laid, etc.
Et cependant, les choses se contentent d’être.
C’est l’homme qui les analyse, les sépare, les cloisonne, et jamais de façon désintéressée. Au début, devant l’apparent chaos du monde, il a classé, construit ses tiroirs, ses chapitres, ses étagères. Il a introduit son ordre dans la nature pour agir. Et puis, il a cru que cet ordre était celui de la nature elle-même; sans s’apercevoir que c’était le sien, qu’il était établi avec ses propres critères, et que ces critères, c’étaient ceux qui résultaient de l’activité fonctionnelle du système lui permettant de prendre contact avec le monde: son système nerveux.
L’homme primitif avait la culture de la pierre taillée qui le reliait obscurément, mais complètement, à l’ensemble du cosmos. L’ouvrier d’aujourd’hui n’a même pas la culture du roulement à billes que son geste automatique façonne par l’intermédiaire d’une machine. Et pour retrouver l’ensemble du cosmos, pour se situer dans la nature, il doit s’approcher des fenêtres étroites que, dans sa prison sociale, l’idéologie dominante, ici ou là, veut bien entrouvrir pour lui faire prendre le frais. Cet air est lui-même empoisonné par les gaz d’échappement de la société industrielle. C’est lui pourtant que l’on appelle la Culture.
– Éloge de la Fuite, chap 3: Une idée de l’homme.
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Il y a ces livres qui nous bousculent et nous font faire des liens inattendus et féconds.
Je suppose que tous ceux qui lisent en ont eu un ou plusieurs, dans leur vie, marquant chacune une étape ou répondant à un thème , une quête, une angoisse diffuse, une intuition déguisée.
Voilà l’un des miens, qui renaît régulièrement de ses cendres et que je ramène à ma poche ou mon tiroir, dans mes moments immobiles.
Henri Laborit est un homme actuellement peu connu du grand public, et dernièrement ai-je pu remarquer peu connu du cercle même des psychiatres et psychologues, ce qui m’a fait un peu sourire.
Médecin chirurgien de profession, il s’est distingué dans un joli nombre de découvertes qui l’ont peu à peu amené à étudier et se tourner vers la recherche en neurosciences.
Il sera par exemple à l’origine de la 4560 RP chlorpromazine, l’un des premiers neuroleptiques au monde.
Je vous laisse consulter wikipedia si vous en voulez un peu plus: ce que je voudrais ici, c’est évoquer son livre.
Éloge de la Fuite, Coll. Folio Essais; ed. Folio
ISBN 10 : 2070322831
Éloge de la fuite est un ouvrage scientifique qui parle de nous, de notre culture et de ses mécaniques. Il nous propose une grille de lecture du vivant très scientifique, qui tend à réunir les “petits” ensembles biomécaniques aux “grands” ensembles familiaux, socioculturels et politiques.
Comment nos cellules marquent-t-elles la trame de notre logique, de notre manière de penser et d’agir et comment une compréhension claire de ce phénomène permet d’expliquer nos comportements comme nos incohérences?
Les notions qui font notre culture -et celle de ma génération- y sont fortement mises à mal, dépouillées et passées dans un crible scientifique qui ne fait vraiment pas de concessions, mis à part les faits.
Et cette démarche extrêmement honnête bien que remuante, débouche sur une perception différente de notre quotidien.
L’auteur ici ne cherche pas à se faire simplement iconoclaste des valeurs, mais cherche à orienter par la formation le lecteur à une manière différente de voir le monde.
J’ai ouvert ce livre quand j’avais 19 ans: il a fortement transformé ma manière de percevoir le quotidien. Les modes sont devenus des codes, les rapports sociaux sont devenus des trames logiques, articulées sur une grille de lecture universelle conforme aux enseignements archaïques les plus fondamentaux. J’y ai découvert le recul nécessaire à un grand saut dans la compréhension des états d’âmes et des décisions, même les plus improbables, les plus inattendues.
Pour cause, cet essai souligne à l’encre indélébile un fait à la fois banal et parfois insupportable: l’homme n’est que l’homme. Lié à ses fonctionnements de base, il n’est rien de plus ni moins que ce qu’il est, jusqu’à sa fin.
Il n’y a en fait aucune supériorité, ni infériorité: simplement une différence. Le reste est illusion, espérance pour atténuer l’angoisse.
Laborit produit ce tour de force en créant, à partir de considérations biologiques et physiques, un pont entre matériel et spirituel: le constater se fait au fur et à mesure des pages. A travers sa grille dont la source est le système nerveux, il visite tous les plans humains: biologie bien sûr mais aussi éducation, politique, culture, rapports humains, violence, art, religion. Du Christ au Capital, de Shakespeare aux “happy pills”, de l’agressivité à l’amour, de la liberté au travail.. C’est à mes yeux cette largeur de gamme qui donne au livre une portée à la fois philosophique et pratique.
Sur le plan justement spirituel, Laborit nous réintroduit à travers des découvertes scientifiques expliquées, à la nature intemporelle de l’ego humain, sa réalité naturelle. Trop souvent considéré comme un “ennemi” pour de nombreux dogmes, l’ego ici perd son statut pour celui de marchepied, vers… le débat reste ouvert.
C’est donc un ouvrage scientifique dans sa base, mais pourtant plus que cela.
Son caractère encyclopédique, ne serait-ce que pour toutes les pistes qu’il suscite le long des lignes, ne manquera probablement pas de vous faire réfléchir.
Pour ma part j’y reviens de temps à autre presque instinctivement, moins qu’alors mais encore, comme pour reconsidérer sa lecture à l’aune de mon actualité.
Autre ouvrage du même auteur, si cette lecture vous mène à approfondir: La Nouvelle Grille complète et détaille les sujets abordés.
