Il me semble que le temps ne nous appartient pas, nous y répondons évidemment mais nous ne le possédons pas.
L’Histoire qui nous précède, notre naissance qui ne nous a jamais été proposée, dès la première seconde nous façonne et nous contextualise: c’est sa manière de participer à forger notre personnalité, nos désirs, nos espoirs, notre volonté, notre corps, nos erreurs: tous nos mouvements en somme.
Photo: Ali Rasim Koçal
Tout comme dans le jeu de Go, dès le début le temps et l’espace ont la main. Toutes les luttes au monde ou bien les fraternités, les liens ou les refus, les ambitions, les stratégies sont conditionnés par le cadre à la fois rassurant et frustrant du Goban, le plateau de jeu.
Dès le départ ainsi il y a orientation, et notre réponse à ce qui nous entoure, bien que provenant de l’intérieur de nous-même et nous semblant très personnel, provient également de notre rapport avec le “cadre”, dépend intimement de l’environnement et des mémoires qui ont façonné la personnalité et créé un “je” unique, tout un univers.
Mémoire et histoire, nous le sommes, vivants vibrants de tout ce qui nous a modelé.
Le destin ainsi me semble un environnement et un évènement: vibrant à l’unisson de nos actions. On trouve sa trace dans le passé, dans le présent, on peut tenter de deviner son sens. Tout comme l’eau qui s’écoule entre des bords pour faire une rivière, le destin s’apparente au dessin que l’on peut percevoir en prenant du recul, pour contempler sa trace: en prendre conscience a certainement changé ma vision du réel.
Cela ne fut pas un bon moment a proprement parler: j’ai du abandonner ou plutôt diluer, relativiser à l’aune de ces nouvelles perceptions, des notions “habituelles” que sont la volonté, l’entreprise, la lutte, la liberté, le désir, et ma place en ce monde qui m’échappait et dont la contemplation gênait mes croyances, créait des adhérences.
Car contempler les mécaniques du destin me permet de commencer à comprendre combien bon nombre d’habitudes de la vie de tous les jours n’ont en réalité… rien de réel.
Rien de réel que ces habitudes qui consistent à se croire – sans se voir – seul, isolé des mouvements du monde, décisionnaire.
Souvent, je nous vois , tolérant le cycle des saisons, tolérant les avancées en âges, tolérants toutes ces limites qui sont l’apanage de l’homme sans trop y penser pour ne pas faire monter l’angoisse. Mais refusant souvent cette simple constatation qu’avant d’être décisionnaire, l’homme est aussi (surtout?) histoire: son histoire personnelle mais d’abord l’histoire de ceux qui l’ont mené jusqu’à la vie.
Histoire des hommes, histoire du monde, histoire de courants si fort qu’ils n’est absolument pas question à la fin d’y résister: peut-être que le problème n’est justement pas là?
Dans ces moments où se confrontent justement ces deux tendances, comme mes colères, mes tristesses et mes caprices me semblent ridicules…
Chacune de nos histoires personnelles se fondent et se connectent à une histoire familiale, générationnelle, humaine et planétaire, même au delà.
Ce qui est particulier est un point, un bourgeon sur la branche d’un arbre immense.
Et le destin enfin, ce mouvement, cette direction qui pulse dans mes cellules, dans mes idées, dans mes veines.
L’Islande ou l’infini
Voilà actuellement mon destin et son sillage, ce qu’il exige, ce qu’il espère de moi comme un potentiel.
Le lien ténu que j’entretiens avec lui me sert de guide dans mes démarches, le long de chemins parfois invisibles.
Voilà mon cœur pour sentir ses mouvements, être comme ce pêcheur qui le petit doigt sur la ligne, peut sentir tous les mouvements des tréfonds, dessous les remous visibles. Voilà mon regard qu’on espère suffisamment clair pour ne pas me leurrer. Voilà mon corps qu’on voudrait assez prompt pour bien réagir.
Sans oublier que la réussite ne dépend pas exclusivement de moi, mais répond aussi à un contexte sur lequel je n’ai pas de prise. Jouer alors le jeu sans se frustrer.
Voir peu à peu le monde selon ce paradigme, pour faire de mes erreurs et chutes des leçons et des signes, un dialogue.
Je suis sans nul doute l’apprenti de mon destin et ses variations. Ce maître si intime.
